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Thérèse Zrihen-Dvir

Regard d'un écrivain sur le Monde

26 novembre 2015 4 26 /11 /novembre /2015 04:15

Moyen-Orient : provocations et prédictions

par Daniel Pipes
Mackenzie Institute
9 septembre 2015

http://fr.danielpipes.org/16307/moyen-orient-provocations-predictions

Version originale anglaise: Middle East Provocations and Predictions
Adaptation française: Johan Bourlard

Le Moyen-Orient apparaît comme la région la plus instable, la plus sensible et la plus troublée au monde. Ce n'est dès lors pas un hasard s'il donne lieu aux débats politiques les plus intenses – pensons au conflit israélo-arabe où à l'accord sur le nucléaire iranien. Le tour d'horizon proposé ici émet diverses interprétations et hypothèses sur l'Iran, l'EI, la Syrie et l'Irak, les Kurdes, la Turquie, l'Arabie Saoudite, l'Égypte, Israël et l'islamisme et se termine par quelques considérations sur certains choix politiques. Ma conclusion tient en une phrase : sous le déferlement d'incompréhensions, d'erreurs et de désastres affleurent quelques bonnes nouvelles.

L'Iran

Ces derniers jours, l'Iran est devenu le sujet d'actualité numéro 1, particulièrement depuis l'accord sur le nucléaire que les six grandes puissances ont conclu avec ses dirigeants, le 14 juillet dernier à Vienne. Le « Plan global d'action conjoint » vise à sortir Téhéran de son isolement en mettant fin à des décennies d'hostilité et en incitant l'État iranien à retrouver une certaine normalité. En soi, il s'agit d'une initiative tout à fait louable.

Le problème réside dans l'exécution de ce plan, qui s'est révélée lamentable. On a en effet récompensé un gouvernement agressif en lui accordant une légitimité et des fonds supplémentaires tout en n'exigeant de lui aucune garantie sérieuse sur un programme d'armement nucléaire qu'il pourra reprendre dans plus ou moins 10 ans. On n'a jamais vu dans l'histoire de la diplomatie une telle capitulation de la part de grandes puissances face à un État faible et isolé.

En raison de leur esprit apocalyptique et de leurs préoccupations eschatologiques, les dirigeants iraniens ne sont pas comparables aux Nord-Coréens, à Staline, à Mao, aux Pakistanais ou à qui que ce soit d'autre. Si le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, et consorts souhaitent recourir à ce type d'arme, c'est en raison de motivations étrangères aux préoccupations militaires habituelles, à savoir hâter la fin du monde. C'est pourquoi il est particulièrement urgent de les arrêter.

 

Dans l'iconographie du régime iranien, Ali Khamenei (à droite) est souvent placé aux côtés de l'Ayatollah Khomeiny.

 

Toutefois, les sanctions économiques s'apparentent à un spectacle, voire à une diversion. Le gouvernement iranien est comparable au régime nord-coréen par son absolue détermination à fabriquer ces armes et à mettre tout en œuvre pour y arriver, même s'il faut pour cela affamer la population ou lui infliger une autre calamité. C'est pourquoi le régime de sanctions, aussi sévère soit-il, imposé aux dirigeants iraniens ne fera que leur compliquer un peu plus l'existence mais ne les empêchera pas d'acquérir l'arme nucléaire.

Et la seule manière d'y arriver est l'usage de la force. J'espère que le gouvernement israélien – le seul encore capable d'agir – entreprendra cette mission périlleuse et ingrate qui peut se faire au moyen de bombardements aériens, d'opérations spéciales ou d'attaques à l'arme nucléaire, la deuxième option étant la plus intéressante mais aussi la plus difficile.

Si les Israéliens n'empêchent pas les mollahs de s'emparer d'un engin nucléaire, les conséquences seront terribles pour le Moyen-Orient et au-delà, notamment en Amérique du Nord, où l'on pourra considérer un attentat à impulsion électromagnétique comme une éventualité.

Par contre, si les Iraniens ne déploient pas leur nouvel armement, il est tout à fait possible que les contacts avec le monde extérieur et la confusion provoquée par la politique inconséquente de l'Occident aient pour résultat de miner le régime.

L'EI

L'État islamique en Irak et au Levant (alias EIIL, EI, État islamique, Daech) est le sujet qui, après l'Iran, occupe toutes les attentions. Je rejoins l'avis de Ron Dermer, ambassadeur d'Israël à Washington, selon qui l'Iran est mille fois plus dangereux que l'EI. Mais l'EI est dans le même temps mille fois plus intéressant. En outre, l'administration Obama s'en sert comme d'un épouvantail bien utile pour justifier la collaboration avec l'Iran.

Sortie de nulle part ou presque, cette organisation a exploité la nostalgie islamique au-delà de tout ce qu'on pouvait imaginer. Les Saoudiens, les Ayatollahs, les Taliban, Boko Haram et les Shebab ont tous imposé leur propre version d'un ordre remontant au Moyen-Âge. Mais l'EI est allé plus loin en reproduisant le plus fidèlement possible le monde islamique du VIIe siècle, allant pour cela jusqu'à pratiquer la décapitation publique et l'esclavage.

Ces tentatives ont provoqué deux réactions opposées parmi les musulmans. L'une favorable, comme l'ont montré des musulmans issus de Tunisie et d'Occident et attirés, comme des moustiques par la lumière, par la vision d'un islam purifié à l'extrême. L'autre réaction, plus importante, est négative. La grande majorité des musulmans, sans parler des non-musulmans, se sentent étrangers au phénomène flamboyant et violent de l'EI. À long terme, l'EI nuira au mouvement islamiste (qui aspire à l'application intégrale de la loi islamique) et même à l'islam, alors que les musulmans dans leur grande majorité détestent l'EI.

Toutefois, ce qui va probablement survivre à l'EI, c'est la notion de califat. Le dernier calife à avoir détenu un réel pouvoir de commandement gouvernait dans les années 940. Non pas 1940 mais bien 940, c'est-à-dire il y a mille ans. La réapparition d'un califat au pouvoir fort après des siècles de califes fantoches a suscité un engouement considérable parmi les islamistes. En termes occidentaux, c'est comme si on ressuscitait l'Empire romain sur une parcelle du territoire européen. Un tel phénomène ne manquerait pas de susciter l'attention générale. Je prédis que le califat aura un impact négatif et durable.

La Syrie, l'Irak et les Kurdes

Dans certains milieux, la Syrie et l'Irak sont désormais connus sous le nom Suraqiya, mot-valise apparu avec la dislocation de la frontière entre les deux États et leur démembrement conjoint en trois grandes régions : un gouvernement central d'orientation chiite, une rébellion arabe sunnite et une partie kurde qui veut faire sécession.

Cette situation indique une évolution positive. Les accords franco-britanniques Sykes-Picot signés en 1916 et à l'origine de ces deux entités politiques n'ont rien de sacré. Bien au contraire, ils ont été un échec lamentable. Il suffit de se rappeler les noms de Bachar al-Assad et Saddam Hussein pour le comprendre. Ces misérables États n'existent que pour servir leurs abominables dirigeants qui agissent en massacrant leurs propres sujets. C'est pourquoi il faut les laisser se scinder en trois. Cela profitera tant aux autochtones qu'au reste du monde.

La Suraqiya est le théâtre de combats entre djihadistes sunnites soutenus par la Turquie et djihadistes chiites soutenus par l'Iran. L'Occident doit rester en dehors de ce conflit car aucune des deux parties ne mérite d'être soutenue ; cette lutte ne nous concerne pas. En effet, pendant qu'elles se crêpent le chignon, ces deux forces maléfiques ont moins de temps pour s'en prendre au reste du monde. Si nous voulons apporter notre aide, celle-ci doit d'abord aller aux nombreuses victimes de la guerre civile. Si nous voulons agir stratégiquement, aidons les perdants (de façon à ne faire gagner aucun des deux camps).

Même chose pour l'afflux massif de réfugiés en provenance de Syrie : les gouvernements occidentaux ne devraient pas les accueillir massivement mais plutôt faire pression sur l'Arabie Saoudite et d'autres riches États du Moyen-Orient pour qu'ils offrent des places d'accueil. Pourquoi les Saoudiens devraient-ils être épargnés par les flots de réfugiés alors que leur pays offre bien plus d'avantages que, par exemple, la Suède : la compatibilité sur le plan linguistique, culturel et religieux ainsi qu'une proximité géographique et un climat similaire.

L'émergence rapide d'une entité politique kurde en Irak, suivie d'une autre en Syrie, ainsi qu'une réaffirmation de l'identité kurde assez nette en Turquie et plus diffuse en Iran constituent un signe positif. Les Kurdes ont fait preuve d'un sens des responsabilités absent chez tous ses voisins. Je dis cela alors qu'il y a 25 ans, je m'opposais à l'autonomie kurde. Aidons les Kurdes qui pourraient devenir un allié dans ce Moyen-Orient musulman. Ce ne sont pas simplement des entités kurdes séparées qui pourraient se créer mais aussi un Kurdistan unifié et formé des entités des quatre pays. Ce n'est pas un problème si cette recomposition porte atteinte à l'intégrité territoriale des États actuels puisqu'aucun de ces derniers ne parvient à fonctionner correctement.

La Turquie

Les élections de juin 2015 n'ont pas été bonnes pour le Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, ou AKP), qui dirige seul la Turquie depuis 2002. Il s'agit d'un parti islamiste et, chose plus grave, d'un parti tyrannique. Recep Tayyip Erdoğan, sa figure dominante, fait ce que bon lui semble et étend impunément son influence sur les banques, les médias, l'école, la justice, la police, les services de renseignements et l'armée. Il bafoue les coutumes, les lois, les règlements et même la constitution pour édifier pierre après pierre, un système autocratique. Il est la version moyen-orientale du Vénézuélien Hugo Chávez.

Dans l'ensemble, Erdoğan a joué le jeu démocratique en respectant le processus électoral et le parlement qui le lui a bien rendu. Mais les élections de juin pourraient mettre fin à sa retenue. Il y a longtemps, alors qu'il était maire d'Istanbul, il a fait savoir qu'il est fondamentalement contre le verdict des urnes quand il déclare que la démocratie est comparable à un bus : « Vous l'empruntez jusqu'à ce que vous arriviez à destination, puis vous en descendez. » À présent, il a atteint sa destination et est prêt à descendre du bus. Il a déclenché les hostilités contre l'organisation kurde PKK par un calcul bassement électoral (en vue de gagner le vote nationaliste turc). Il pourrait même aller jusqu'à déclencher une guerre d'ici le scrutin inattendu du 1er novembre, tirant parti d'une disposition constitutionnelle qui permet en temps de guerre de reporter les élections.

 

Erdoğan Pacha tel que l'a imaginé la revue The Economist.

 

Par conséquent, le revers électoral du mois de juin ne sera pas un obstacle pour Erdoğan, pour qui la voie vers la tyrannie reste libre.

La fin d'Erdoğan ne viendra probablement pas de l'intérieur ni ne concernera une futilité comme les élections. Elle viendra de l'international et touchera des affaires de plus grande ampleur. C'est justement parce qu'il a si bien réussi sur le plan intérieur qu'il se prend pour un politicien hors pair sur la scène internationale et mène une politique étrangère aussi agressive que sur le plan intérieur. Toutefois, malgré le succès initial de la politique du « zéro problème avec les voisins », la Turquie est à présent dans une position internationale déplorable. Ankara entretient des relations difficiles voire très problématiques avec pratiquement tous ses voisins : la Russie, l'Azerbaïdjan, l'Iran, la Syrie, l'Irak, Israël, l'Égypte, Chypre (tant la partie grecque que turque), la Grèce ainsi que les États-Unis et la Chine. C'est certainement une action diplomatique téméraire qui aura raison d'Erdoğan.

L'Arabie Saoudite

L'Arabie Saoudite est le pays le plus atypique au monde. Même ceux qui viennent par exemple du Qatar ou d'Abu Dhabi trouvent sa société et ses institutions étranges. À titre d'exemple, le pays n'abrite aucune salle de cinéma. Les hommes et les femmes utilisent des ascenseurs séparés. Les non-musulmans sont interdits d'accès dans deux de ses villes (La Mecque et Médine). Une police des mœurs terrorise la population. Les chrétiens qui y prient ont des ennuis et les juifs en sont, à de rares exceptions près, bannis.

 

En Arabie Saoudite, même le McDonald possède des zones réservées aux femmes.

 

Les autorités, qui dirigent une police d'État puissante et compétente, présentent un simulacre d'élections et de constitution et s'affublent de tous les oripeaux des démocraties. Elles pratiquent la surveillance, la censure et l'ingérence. Les points de contrôle de police sont légion. Les autorités ont recours à trois types de force militaire – des mercenaires pakistanais pour la défense des champs de pétrole, une armée nationale pour le contrôle des frontières et une garde tribale pour assurer la protection de la monarchie. Dans une monarchie, la famille royale compte généralement 10, 20 voire 50 membres. La famille des Saoud, elle, compte environ 10.000 hommes (les femmes ne comptent pas sur le plan politique) qui forment la nomenklatura, pour faire usage d'un terme soviétique commode. Les membres de cette famille dirigent le pays qu'on a qualifié de seule entreprise familiale au monde à disposer d'un siège aux Nations unies.

Toutefois, cette structure est à présent en danger. Depuis 70 ans, la monarchie s'appuie sur le gouvernement américain pour assurer sa sécurité internationale. Désormais, pour la première fois, sous l'ère Obama, cette garantie n'existe plus, surtout depuis l'accord passé avec l'Iran qui rapproche Téhéran de Washington plus que Riyadh. Pour se protéger, les dirigeants saoudiens prennent des mesures dont la plus remarquable est la collaboration entreprise avec Israël. Ce changement est logique. Toutefois il est assez interpellant. Pour ma part, je pense que cette alliance, qui est temporaire, ne se prolongera pas au-delà de la crise et prendra fin si un républicain accède à la présidence américaine en 2017.

L'Égypte

Voilà maintenant deux ans qu'Abdel Fatah al-Sisi est au pouvoir, depuis juillet 2013, des suites des manifestations de grande ampleur contre le président Mohamed Morsi issu des Frères musulmans. Sisi a les bonnes priorités à l'esprit : suppression des islamistes et rétablissement de l'économie. Mais j'ai des craintes quant à sa réussite dans ces deux domaines.

Certes, moi qui ai le plus profond mépris pour les islamistes, je soutiens les mesures destinées à combattre ce mouvement totalitaire, notamment celles qui consistent à briser leurs tentatives d'instauration de la loi islamique, à les exclure des grandes institutions du pays et à leur interdire toute représentation aux élections. Toutefois, les politiques musclées et extralégales de Sisi sont excessives et contreproductives. Par exemple, la condamnation à mort de près de 600 personnes pour l'assassinat d'un policier, suivie un mois plus tard de la condamnation de près de 700 autres personnes pour le même assassinat non seulement est d'une disproportion démesurée mais en plus pourrait, tel un retour de flammes, susciter un regain de sympathie en faveur des islamistes.

L'économie est l'autre problème majeur. Dans les années 1950, Gamal Abdel Nasser, lui aussi officier de l'armée, a mis en place un régime socialiste typique de cette époque fait d'immenses usines à la mode soviétique essayant difficilement de créer un substitut aux importations. Ce système est toujours en place. Bien plus, le rôle économique de l'État s'est accru considérablement sous Moubarak et continue de plus belle depuis l'arrivée de Sisi. Les deux présidents ont pris l'habitude de contenter leurs collègues militaires à la retraite en leur confiant des sinécures. « Vous êtes un colonel à la retraite ? Bien, reprenez donc cette usine de coton » ou « Commencez à bâtir cette ville dans le désert. » Selon les estimations, entre 25 et 40 % de l'économie égyptienne seraient aux mains de cette véritable entreprise qu'est devenue l'armée.

 

Bon nombre d'usines égyptiennes sont des dinosaures datant des années 50.

 

Par ailleurs, le mépris pour l'agriculture crée d'énormes problèmes à tel point que l'Égypte, que ce soit en termes relatifs ou absolus, importe, plus que n'importe quel autre pays, une grande partie de ses apports caloriques. Par exemple, les chiffres pour l'année fiscale 2013-2014 montrent que l'Égypte a importé 5,46 millions de tonnes de blé, soit 60 % de la consommation totale du pays, faisant de l'Égypte le plus grand importateur de blé au monde. Autrefois surnommée le grenier à blé du Nil, l'Égypte est désormais incapable de nourrir sa propre population et dépend des subventions de pays tiers, notamment des Saoudiens, pour acheter sa nourriture à l'étranger. Les récentes découvertes de gisements gaziers dans la Méditerranée apporteront un certain soulagement mais ne pourront pas résoudre le problème.

Sisi s'avère aussi peu préparé à assumer la fonction de président égyptien que Gamal Abdel Nasser, un autre militaire, il y a 60 ans. Pour reprendre les termes acerbes de l'analyste américain Lee Smith :

Ce n'est pas un hasard si l'Égypte en déclin hérite d'un homme comme Sisi pour avancer. Incompétent et orgueilleux, Sisi considère néanmoins qu'il s'inscrit dans la lignée des grands dirigeants égyptiens tels que Nasser et Anouar al-Sadate. Dans une déclaration qu'il a confiée à un journaliste hors caméra mais qui a fuité dans la presse, Sisi a dit qu'il rêvait de sa propre grandeur depuis 35 ans. Mais les nombreux choix qu'il a faits pour en arriver là montrent qu'il est dangereusement incapable.

Sisi continue à caracoler dans les sondages où il enregistre des taux de popularité impressionnants (rappelons-nous les biscuits et les pyjamas à son effigie) mais s'il venait à fléchir, ce soutien s'envolerait rapidement. Les islamistes exploiteront son incompétence tout comme il s'est servi de leurs échecs. Le cycle des coups d'État menace de se répéter, accompagné d'une régression de l'Égypte qui se rapproche du précipice à mesure que se profile la perspective d'une émigration massive. Je souhaite à Sisi de réussir mais je m'attends au pire.

Israël

En novembre 2000, Ehud Barak a dit qu'Israël ressemblait à « une villa située au milieu d'une jungle ». J'adore cette expression qui est aujourd'hui plus pertinente encore quand on voit que l'EI est aux portes d'Israël, en Syrie et au Sinaï, que le Liban et la Jordanie ploient sous le fardeau de masses de réfugiés, que la Cisjordanie est en proie à l'anarchie et que Gaza est sur le point de connaître le même sort.

Tout le monde connaît les performances d'Israël en matière militaire et de haute technologie. Mais il y a bien d'autres choses qui impressionnent dans ce pays et confinent à l'extraordinaire.

La démographie. L'ensemble du monde moderne et industrialisé, de la Corée du Sud à la Suède, n'est plus en mesure d'assurer le renouvellement naturel de sa population, à l'exception notable d'Israël. Pour se maintenir démographiquement à niveau, un pays a besoin d'environ 2,1 enfants par femme. L'Islande, la France et l'Irlande se placent juste en-dessous de ce niveau qui ne fait ensuite que baisser pour atteindre, avec Hong Kong, 1,1 enfants par femme soit juste un peu plus de la moitié de ce qu'il faut à un pays pour survivre sur le long terme. Israël quant à lui se situe à 3.0. Il est vrai que les Arabes et les Haredim expliquent en partie ce chiffre élevé. Toutefois, celui-ci dépend également des habitants laïcs de Tel Aviv. C'est un fait presque sans précédent pour un pays moderne d'avoir avec le temps un nombre croissant d'enfants.

 

Les enfants israéliens sont très nombreux.

 

L'énergie. Tout le monde connaît la vieille boutade sur Moïse prenant un mauvais virage en quittant l'Égypte. Eh bien non, il n'a pas pris de mauvais virage. Israël dispose de réserves énergétiques aussi importantes – tenez-vous bien – que l'Arabie Saoudite. Pour le moment, ces ressources ne sont pas aussi facilement accessibles, ce qui rend leur exploitation plus coûteuse et plus difficile que les flots gigantesques de pétrole qui affleurent en Arabie. Toutefois les gisements sont là et Israël parviendra un jour à les exploiter.

L'immigration illégale. Il s'agit là d'une crise qui frappe l'Europe, particulièrement en été, quand la Méditerranée et les Balkans deviennent de véritables autoroutes pour les populations du Moyen-Orient. Israël est le seul pays occidental à avoir pu gérer ce problème en construisant des barrières qui permettent de contrôler les frontières.

L'eau. Il y a vingt ans, comme tous les autres peuples du Moyen-Orient, les Israéliens ont subi des pénuries d'eau, un problème qu'ils ont résolu en recourant à la conservation, à l'irrigation au goutte à goutte, à de nouvelles méthodes de désalinisation et au recyclage intensif. Un chiffre : en matière de recyclage, l'Espagne est deuxième au classement, avec 18 %. Israël se classe premier avec 90 % de recyclage, soit cinq fois plus que l'Espagne. L'eau inonde à présent Israël à un point tel que le pays l'exporte vers certains de ses voisins.

Globalement, Israël se porte exceptionnellement bien. Certes confronté à la menace d'armes de destruction massive et aux campagnes visant à le délégitimer mais fort de toutes ses réalisations, le pays sera, je le crois, à même de relever tous ces défis.

L'idéologie islamiste : trois variantes

Les islamistes peuvent être classés en trois courants principaux :

Les révolutionnaires chiites. Emmenés par le régime iranien, ils sont engagés dans la guerre et s'appuient sur l'aide de Téhéran, sur une idéologie apocalyptique, sur la subversion et (à terme) sur l'arme nucléaire. Ils veulent renverser le monde présent pour le remplacer par un monde islamique tel que l'Ayatollah Khomeiny l'avait conçu. La force des révolutionnaires réside dans leur détermination et leur faiblesse dans leur statut de minorité puisque les chiites ne représentent qu'environ 10 % des musulmans dans le monde et qu'ils sont en outre divisés en de multiples factions dont les duodécimains, les septimains et les zaydites.

Les révisionnistes sunnites. Ils mettent en œuvre différentes stratégies dans le but commun de renverser l'ordre existant. Au stade le plus extrême, on trouve les cinglés – EIIL, Al-Qaïda ; Boko Haram, les Shebab et les Taliban – gorgés de haine, violents et encore plus révolutionnaires que leurs homologues chiites. Les Frères musulmans et leurs associés (comme le président turc Erdoğan) occupent le stade moyen : ils recourent à la violence seulement quand celle-ci est jugée nécessaire et préfèrent agir en s'accommodant du système en place. Quant aux islamistes soft, comme le prédicateur turc Fethullah Gülen qui s'est exilé en Pennsylvanie, ils promeuvent leur vision du monde par l'éducation et le commerce et agissent dans le respect strict du système en place. Toutefois, leurs méthodes douces servent des objectifs non moins ambitieux.

Les partisans sunnites du statu quo. L'État saoudien se trouve à la tête d'un groupe de pays (membres du Conseil de Coopération du Golfe, Égypte, Jordanie, Algérie, Maroc) dont certains seulement sont islamistes et qui souhaitent conserver leurs acquis tout en évitant les révolutionnaires et les révisionnistes.

Les stratégies islamistes : violence ou légalité

Les islamistes violents, sunnites comme chiites, sont condamnés à l'échec. Les attentats qu'ils perpètrent contre leurs coreligionnaires musulmans leur aliènent ces derniers. Ils défient les non-musulmans précisément dans les zones où ceux-ci sont les plus forts. Les forces conjuguées de l'armée, de la police et des services du renseignement peuvent briser n'importe quel soulèvement islamiste.

La violence islamiste est contreproductive. Les actes qu'elle commet font réfléchir et bouger l'opinion publique. Car c'est bien l'opinion qui change au rythme des attaques meurtrières, pas les analystes, pas les médias, pas la classe politique. Un attentat comme celui perpétré à Paris contre Charlie Hebdo incite les électeurs à se tourner vers des partis anti-islam. C'est le sang répandu dans les rues qui fait réfléchir. C'est l'éducation par le meurtre.

Les islamistes légalistes, par contre, qui agissent au sein du système, sont très dangereux. On les considère comme des gens respectables, on les invite pour témoigner sur les plateaux de télévision, dans les salles d'audience et dans les écoles. Les gouvernements occidentaux les traitent à tort comme des alliés contre les cinglés. J'ai pour principe la règle suivante : moins les islamistes sont violents, plus ils sont dangereux.

C'est pourquoi si j'étais un stratège islamiste, je dirais : « Agissez à l'intérieur du système. Ne recourez pas à la violence, sauf à de rares occasions où elle intimide et contribue à atteindre l'objectif. » En réalité, ce n'est pas cela que font les islamistes, à leur détriment. Ils commettent une grave erreur, à notre profit.

L'islamisme en déclin ?

Il se peut que le mouvement islamiste périclite en raison des luttes internes et de l'impopularité qui le touchent.

Pas plus tard qu'en 2012, le mouvement apparaissait encore en mesure de surmonter les nombreuses tensions internes qui le traversaient – confessionnelles (sunnites et chiites), politiques (monarchistes et républicains), tactiques (politiques, violents), relatives à la modernité (salafistes, Frères musulmans), et personnelles (Fethullah Gülen, Recep Tayyip Erdoğan). Néanmoins, depuis lors, les islamistes n'ont cessé de se battre les uns contre les autres. Ce phénomène est typique de l'histoire du Moyen-Orient où un mouvement victorieux tend souvent à se scinder. À mesure qu'il s'approche du pouvoir, les divergences s'accentuent. Les rivalités qui demeuraient tapies dans la phase d'opposition se révèlent une fois que le pouvoir est à portée de main.

Deuxièmement, connaître les islamistes, c'est les rejeter. Les manifestations de grande ampleur qui se sont produites en Égypte après un an de gouvernement des Frères musulmans offrent la meilleure preuve de cette affirmation. D'autres indices viennent d'Iran (où la grande majorité de la population méprise son gouvernement) et de Turquie (où les votes en faveur du parti islamiste au pouvoir ont baissé de 20 %).

 

En juin 2013, des dizaines de milliers d'Égyptiens ont protesté contre le pouvoir islamiste.

 

Si ces tendances se maintiennent, le mouvement islamiste ne pourra pas réussir. Certains voient déjà poindre l'ère « post-islamiste ». Voici ce que dit le Soudanais Haidar Ibrahim Ali :

Nous assistons à la fin de l'ère de l'islam politique qui a commencé au milieu des années 1970, et à son remplacement par ce que l'intellectuel iranien Asef Bayat a décrit comme l'ère de la « post-islamisation » quand sur le plan politique et social, à la suite d'une série de procès, la vitalité et l'attractivité de l'islam politique seront épuisées, même parmi ses partisans et admirateurs les plus fervents.

Ces différents problèmes permettent de nourrir un certain optimisme qui ne doit toutefois pas virer à la complaisance car la tendance peut à nouveau s'inverser. Le défi qui consiste à marginaliser l'islamisme existe encore et toujours.

Les trois forces politiques au Moyen-Orient

D'un point de vue occidental, les forces politiques au Moyen-Orient se répartissent en trois groupes : les islamistes, les libéraux et les cupides. Chacun de ces groupes nécessite une approche particulière.

Nous devons rejeter tout ce qui est islamiste. Autant que possible, cela signifie ne pas traiter avec les islamistes et ne jamais les aider, qu'ils soient d'apparence démocratique comme le parti au pouvoir en Turquie ou complètement déments comme les milices de l'EI, puisqu'ils aspirent tous au même objectif sinistre, à savoir imposer la loi islamique. De la même manière que nous sommes fermement opposés au fascisme, soyons résolument opposés à l'islamisme. Ceci dit, nous avons des relations importantes avec la Turquie, l'Arabie Saoudite et d'autres États. La raison d'État exige dès lors des compromis tactiques.

Par contre nous devons systématiquement favoriser ceux qu'on appelle libéraux, modernes, laïcs, ou qui s'inscrivent dans l'esprit de la Place Tahrir. Favorables à un Moyen-Orient meilleur, ils sont l'espoir de cette région. Nous, les Occidentaux, sommes leur modèle. Ils se tournent vers nous comme source d'inspiration sur le plan moral et pratique. L'Occident doit les soutenir car, bien qu'éloignés des sphères du pouvoir et réduits à une situation déplorable, ils ont pour objectif un avenir meilleur.

Le troisième groupe, celui des rois, émirs, présidents et autres dictateurs cupides, exige un traitement plus nuancé. Nous devons coopérer avec eux tout en faisant pression sur eux pour qu'ils s'améliorent. Ainsi, à l'exception de la courte période 2005-2006, les Occidentaux n'ont pas fait pression sur Hosni Moubarak, ce tyran qui a dirigé l'Égypte pendant 30 ans. Nous n'avons pas encouragé la participation politique, ni défendu l'État de droit, ni exigé le respect des libertés individuelles. Si nous avions pris ces initiatives de façon cohérente, l'Égypte se porterait bien mieux à l'heure qu'il est.

En résumé, il faut rejeter les islamistes, accepter les libéraux et traiter prudemment avec les dictateurs.

La politique américaine

La politique américaine de ces quinze dernières années a été totalement incohérente.

Guidé par de beaux et grands principes, George W. Bush a fixé la barre trop haut au Moyen-Orient – un Irak libre et prospère, un Afghanistan transformé, un conflit israélo-arabe résolu, une démocratie généralisée. Confronté à la dure réalité du terrain, il a échoué dans toutes ses tentatives.

Barack Obama a fait le contraire – trop peu – et a également échoué. L'essentiel de sa politique peut se résumer comme suit : « Révision des intérêts américains à la baisse, arrogance vis-à-vis des amis et recherche du consensus. » Il a snobé le soulèvement iranien, abandonné des alliés de longue date et tenté de laisser la région se tourner vers l'Asie.

 

George W. Bush et Barack Obama se sont, l'un comme l'autre, trompés sur le Moyen-Orient.

 

Cette attitude donne au président l'image d'un gauchiste américain classique, et non celle d'un marginal. Le fait d'être né musulman et d'avoir grandi comme tel n'a pas eu d'impact perceptible sur sa politique. Ses opinions politiques expliquent à elles seules son attitude.

L'Iran est l'exception (inexplicable) à sa politique. Depuis qu'il est président, soit six ans et demi, Obama considère l'Iran – et non la Chine, la Russie, le Mexique, la Syrie ou Israël –comme sa priorité diplomatique absolue.

Pour ma part, je suggère une politique américaine située entre ces deux extrêmes, une politique qui soit définie en vue de la protection des Américains et de leurs intérêts. C'est la promotion des intérêts américains qui doit guider toute décision d'intervention ou de non-intervention. Cette politique a en outre un impact léger sur les pays alliés comme le Canada.

Conclusion

Une région connue pour ses problèmes présente également quelques signes positifs. La tyrannie est plus fragile qu'il y a cinq ans. Les islamistes sont affaiblis par leurs dissensions internes et leur impopularité. La Syrie et l'Irak sont des États vermoulus et à l'agonie. Le Kurdistan prend forme. Israël est florissant. Les Arabes du Golfe, particulièrement Dubaï et Abou Dhabi, expérimentent de nouvelles voies vers la modernité. Ainsi, au milieu d'un océan de misères et d'horreurs, il y a également des lueurs d'espoir au Moyen-Orient. Les responsables politiques doivent en tenir compte et s'en inspirer pour aller de l'avant.

 

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