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Thérèse Zrihen-Dvir

Regard d'un écrivain sur le Monde

1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 12:43

Le choix par Al-Hariri de Michel Aoun, allié du Hezbollah, à la présidence libanaise, est une nouvelle concession des Forces du 14 mars à l’axe pro-iranien

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Par E.B. Picali et Y. Yehoshua *

Le 31 octobre 2016, le parlement libanais se réunira et devrait élire le chef du Mouvement patriotique libre et allié du Hezbollah Michel Aoun, président du Liban. C’est le candidat unique du Hezbollah. Cette décision fait suite à l’accord conclu entre Aoun et l’ancien Premier ministre libanais Saad Al-Hariri, dirigeant du courant sunnite Al-Mustaqbal, en vertu duquel s’il est élu, Aoun chargera Al-Hariri de former le prochain gouvernement.

Cette décision d’Al-Hariri a des implications significatives pour l’arène politique intra-libanaise et pour l’équilibre des forces régional. En conséquence, elle a suscité des critiques tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Liban. Cette décision constitue une capitulation des Forces du 14 mars, dirigées par Al-Mustaqbal, face à la volonté du Hezbollah, et renforce la position du parrain du Hezbollah, l’Iran, aux dépens de l’Arabie saoudite.

Le rapport ci-dessous présente la décision d’Al-Hariri, les réactions qu’elle a suscitées et ce qu’elle signifie pour le Liban et pour la région.

L’allié du Hezbollah Aoun sera élu président

Le 31 octobre 2016, le parlement libanais tiendra sa 46e session de sélection présidentielle depuis la fin de la présidence de Michel Suleiman, il y a deux ans et demi. Cette session devrait choisir le chef du Mouvement patriotique libre, Michel Aoun, un allié du Hezbollah, comme président. Le choix d’Aoun mettra fin au vide présidentiel de deux ans et demi qui a suivi un désaccord sur le successeur de Suleiman entre les courants opposés du pays – principalement Al-Mustaqbal, dirigé par Saad Al-Hariri, et le Hezbollah, qui a entravé la formation d’un quorum nécessaire à l’élection d’un président. La percée dans les pourparlers sur la sélection d’un président s’est produite lorsque Al-Hariri et Aoun ont trouvé un accord, en vertu duquel A-Hariri soutiendrait la candidature présidentielle d’Aoun, et  Aoun chargerait en contrepartie Al-Hariri de constituer le nouveau gouvernement, qui serait un gouvernement d’union nationale, comme stipulé dans l’accord.[1] Ceci représente une capitulation d’Al-Hariri envers le Hezbollah, qui était favorable à la présidence d’Aoun. Il convient de mentionner que le soutien d’Al-Hariri à un allié déclaré du Hezbollah n’est pas sans précédent. Il y a un an, Al-Hariri avait annoncé son soutien à un autre allié du Hezbollah, et du président syrien Bachar Al-Assad, Suleiman Frangieh, comme candidat au poste de président du Liban.[2]

Al-Hariri a annoncé son appui à la candidature d’Aoun dans un discours du 20 octobre 2016, affirmant qu’en le soutenant il souhaitait sauver le Liban de dirigeants dangereux et des crises économiques qui pourraient engendrer une nouvelle guerre civile.[3]

Deux jours plus tard, le 22 octobre, le secrétaire-général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a annoncé que les députés de son parti, qui avaient boycotté les sessions de sélection présidentielle, comme ceux des autres partis, y compris le bloc du Changement et de la réforme d’Aoun, assisteraient à la session du 31 octobre et choisiraient Aoun. Nasrallah a ajouté que le Hezbollah n’avait pas d’objection à ce qu’Al-Hariri soit le Premier ministre du nouveau gouvernement.

Ces déclarations d’Al-Hariri et de Nasrallah ont pavé la voie pour Aoun vers le palais présidentiel, même si des obstacles et des incertitudes demeurent, tant au Liban que dans la région, sur cette question.

Opposition au Liban à la désignation d’Aoun comme président

L’opposition à la désignation d’Aoun vient principalement du président du Parlement libanais Nabih Berri, et de Suleiman Frangieh, qui se présente contre Aoun dans l’élection présidentielle. Tant Berri que Frangieh sont des membres des Forces du 8 mars et des alliés déclarés du Hezbollah. Berri a même annoncé qu’il ne ferait pas partie du gouvernement qui serait constitué en vertu de l’accord Al-Hariri-Aoun, et a émis des doutes sur la pérennité de l’accord, affirmant qu’il n’avait été conclu que par deux parties, sans tenir compte des principaux éléments politiques du pays, et notamment de son propre parti. Le dirigeant druze et membre du bloc centriste Walid Jumblatt, autre figure politique importante au Liban, n’a pas encore pris position sur cette question, mais on estime qu’il devrait soutenir Aoun.

De l’autre côté également, certains éléments du parti d’Al-Hariri Al-Mustaqbal et des Forces du 14 mars en général, s’opposent à cet accord. Immédiatement après l’annonce par Al-Hariri le 20 octobre de son soutien à Aoun, un autre ancien Premier ministre, Fouad Al-Siniora, chef du parti Al-Mustaqbal (composante du courant élargi Al-Mustaqbal d’Al-Hariri), a annoncé qu’il ne se joindrait pas à Al-Hariri pour soutenir la candidature d’Aoun. Al-Siniora a été rejoint par d’autres membres de son parti, parmi lesquels le vice-président du parlement Farid Makari, les députés Ahmad Fatfat et Ammar Houri, le ministre des Télécommunications Boutros Harb et le secrétaire général des Forces du 14 mars Fares Suaid.

En sus de l’opposition à la candidature d’Aoun au sein du parti Al-Mustaqbal, d’autres figures publiques sunnites ont aussi émis des objections à l’accord, parmi lesquelles le ministre de la Justice Ashraf Rifi, ancien directeur général des Forces de sécurité intérieures libanaises et ancien partisan d’Al-Hariri. L’an dernier, Rifi a attaqué avec virulence Al-Hariri pour son soutien au Hezbollah et à l’allié du régime syrien Suleiman Frangieh. Le 22 octobre 2016, deux jours après l’annonce par Al-Hariri de son soutien à Aoun, Rifi a organisé une manifestation anti-Aoun à Tripoli, sous le slogan « La fière Tripoli rejette le candidat de l’Iran ». Le lendemain, 23 octobre, un convoi de véhicules venant d’Akkar dans le nord du pays s’est rendu au domicile de Rifi à Tripoli en arborant des posters à son effigie et en exprimant son soutien à sa position sur cette question. Il convient de mentionner que l’an dernier, Rifi s’est graduellement attaqué au soutien sunnite en faveur d’Al-Hariri, établi par la large victoire de son parti sur le parti d’Al-Hariri lors des élections municipales de Tripoli, ville comportant la plus grande concentration sunnite du pays.

De nombreux membres du parti Al-Mustaqbal, des Forces du 14 mars et du public sunnite opposés à l’accord Al-Hariri-Aoun considèrent le soutien d’Al-Hariri à Aoun comme une nouvelle concession au Hezbollah et à l’axe pro-Iran qui le soutiennent, et au Hezbollah comme Etat dans l’Etat.[4] Ils accusent A-Hariri, notamment, de chercher à devenir Premier ministre en trahissant les intérêts sunnites et l’héritage politique de son père Rafiq Al-Hariri, dont l’assassinat en 2005, alors que la Syrie était la puissance véritable au Liban, est considéré comme l’œuvre de cinq cadres haut-placés du Hezbollah.

Abordant les critiques contre l’accord, A-Hariri a expliqué son soutien à Aoun ainsi que son soutien passé à Frangieh : « Je souhaite courir les risques mille fois encore, tout comme je suis prêt à risquer ma vie, celle des miens et mon avenir politique pour défendre le Liban et son peuple. » [5]

Le choix d’Aoun par Al-Hariri est une victoire politique pour le Hezbollah

La décision d’Al-Hariri de soutenir le candidat et allié du Hezbollah Aoun a des implications importantes sur la scène politique intérieure libanaise. Elle constitue une nouvelle tentative réussie du Hezbollah d’imposer ses volontés et un nouvel affaiblissement de la principale force sunnite du pays, le parti Al-Mustaqbal. Ce triomphe du Hezbollah se produit à un moment où il est occupé surtout à l’extérieur des frontières du Liban, principalement par les combats aux côtés du régime d’Assad en Syrie, ainsi qu’ailleurs dans le monde arabe en tant qu’allié de l’Iran. L’organisation a renforcé ses positions au Liban grâce à son réseau d’alliances politiques dans le pays, ainsi que grâce à la quantité d’armes en sa possession.

Ibrahim Al-Amin, dirigeant du conseil d’administration du quotidien libanais Al-Akhbar et allié déclaré du Hezbollah, a affirmé que les Forces du 14 mars, y compris le courant Al-Mustaqbal, présentent les « symptômes de joueurs invétérés », même s’il est clair que c’est le Hezbollah qui dirige les événements sur le terrain.[6]

Dans le même temps, le succès du Hezbollah pour pousser son propre candidat découle de la faiblesse politique de ses adversaires, notamment le courant Al-Mustaqbal dirigé par Hariri, qui souhaite obtenir le poste de Premier ministre à tout prix, afin de renforcer son propre statut politique dans le pays et éventuellement aussi son statut économique.

Une présidence d’Aoun ne signifie pas que les problèmes ayant creusé un vaste chiisme entre les partis opposés au Liban seront résolus, notamment le désarmement du Hezbollah exigé par les Forces du 14 mars, Aoun y étant opposé.[7] En tant que président, l’allié du Hezbollah Aoun serait responsable de plusieurs portefeuilles de sécurité et militaires, ce qui aggravera la tension entre les partis et mettra en péril l’indépendance du pays.

En outre, l’accord Al-Hariri-Aoun ne garantit pas qu’Al-Hariri parviendra effectivement à former un gouvernement, en raison de l’opposition qu’il rencontre tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Liban. L’accord avec Aoun pourrait aussi porter atteinte au statut d’Al-Hariri au sein de sa base de soutien sunnite traditionnelle, l’affaiblissant lors des prochaines élections législatives du printemps 2017.

Aoun président : conséquences attendues sur l’équilibre des forces régional – mauvais pour l’Arabie saoudite, bon pour l’Iran

Vu que l’avenir du Liban dépend de l’équilibre des forces régional, l’Iran, la Syrie et l’Arabie saoudite étant les parrains de différents acteurs politiques libanais locaux, la décision d’Al-Hariri a des ramifications régionales. Sa capitulation face aux souhaits du Hezbollah reflète le renforcement de l’Iran, qui a exploité la guerre civile syrienne pour intensifier sa pénétration de la région et du Liban en particulier. L’élection du candidat à la présidence du Hezbollah Aoun servira les intérêts pro-iraniens au Liban aux dépens des intérêts sunnites, et aux dépens de l’Arabie saoudite, qui se considère comme le protecteur de ces intérêts.

L’Arabie saoudite a précédemment soutenu les décisions politiques importantes d’Al-Hariri, même lorsqu’elles ne servaient pas les intérêts politiques saoudiens au Liban et ailleurs. Il n’est pas encore évident de savoir si l’accord avec Aoun bénéficie du soutien saoudien, et la presse libanaise a publié des informations contradictoires à ce sujet. A ce jour, s’il n’y a pas eu de commentaire officiel saoudien à cet égard, des articles récents dans la presse saoudienne indiquent une absence de soutien de l’accord entre Al-Hariri et Aoun. Toutefois, après un silence saoudien prolongé, le ministre des Affaires du Golfe saoudien Thamer Sabhan, qui s’est rendu en visite à Beyrouth le 27 octobre, a déclaré que son pays n’interviendrait pas dans le choix du président libanais et qu’il soutiendrait le président élu par le peuple.[8]

Des informations dans la presse libanaise ont fait observer que le statut politique d’Al-Hariri au Liban était sur le déclin, et que les Saoudiens ne le considéraient plus comme le représentant unique des Sunnites au Liban, mais seulement comme l’un de leurs représentants.

Notons que ces dernières années, l’Arabie saoudite, en tant que leader du monde sunnite, a joué un rôle crucial dans la sélection des présidents libanais, tout comme la Syrie, qui représente l’axe de la résistance avec le patron du Hezbollah iranien. Le choix d’Aoun comme président par Hariri sans le plein soutien des Saoudiens reflète un déclin de l’influence saoudienne au Liban, et du statut régional de l’Arabie saoudite en général. Dans ce contexte, selon le quotidien libanais Al-Safir, soutien déclaré de l’axe de la résistance, l’Egypte aurait défendu les aspirations présidentielles d’Aoun.[9] Cette information pourrait laisser entendre que l’Egypte tenterait de remplacer l’Arabie saoudite au Liban, afin de restaurer son statut dans le monde arabe, et notamment dans le monde sunnite.

Des articles parus dans le quotidien Al-Akhbar, connu pour ses positions pro-Hezbollah, ont abordé les implications régionales du pari d’Al-Hariri et expliqué que cette décision reflétait la faiblesse de l’Arabie saoudite. L’éditorialiste d’Al-Akhbar Ghassan Saoud a écrit que l’accession d’Aoun à la présidence manifestait la « capacité du Hezbollah de faire fi de la volonté internationale et de la volonté saoudienne ».[10]

Toutefois, Ibrahim Al-Amin a écrit dans un éditorial d’Al-Akbar que les guerres dans le monde arabe ont créé une réalité qui a contraint les Forces du 14 mars à envisager le choix du président libanais sous un jour différent, et que celles-ci ont compris que les Saoudiens ne pouvaient plus les aider. Comme il le fait souvent, il a conclu son article par des menaces implicites, affirmant : « Ceux qui ne veulent pas d’anarchie au Liban n’ont d’autre alternative que de choisir Aoun comme président. » [11]

*E. B. Picali est chargée de recherche à MEMRI ; Y. Yehoshua est vice-présidente du Département recherche et directrice de MEMRI Israël

Lien vers l’article en anglais

Notes :

[1] L’un des principaux acteurs politiques ayant encouragé une présidence d’Aoun est Samir Geagea, président des Forces libanaises. En janvier 2016, après une longue période de pourparlers, Geagea et Aoun, deux chrétiens autrefois opposés sur le plan politique, ont convenu que Geagea soutiendrait la candidature d’Aoun. L’une des raisons principales expliquant la décision de Geagea est le soutien antérieur apporté par Al-Hariri à la candidature de Suleiman Frangieh – farouche opposant de Geagea qui a été accusé d’avoir tué plusieurs membres de la famille Frangieh durant la guerre civile libanaise.

[2] De même, en 2008, au cours d’un autre interrègne présidentiel, les Forces du 14 mars et Al-Hariri ont été contraints de faire des concessions au Hezbollah, qui faisait partie du gouvernement de Fouad Siniora nouvellement formé ; ceci a eu lieu lors de la conférence de Doha. La concession principale obtenue par les Forces du 8 mars dirigées par le Hezbollah, comme le stipulaient les directives du gouvernement, était la légitimation de la Résistance (qui a permis au Hezbollah d’opérer comme une force armée indépendante au Liban). Le Hezbollah a également obtenu suffisamment de sièges au sein du cabinet pour opposer son veto à toute décision du gouvernement, et il a utilisé ce droit de veto contre le gouvernement d’Al-Hariri en 2011. Le Hezbollah a obtenu ces concessions suite au manque de leadership, du siège prolongé du Hezbollah contre le centre de Beyrouth et des violents événements du 7 mai 2008.

[3] Al-Mustaqbal (Liban), 21 octobre 2016.

[4] Voir Rapport d’enquête et analyse n° 1092 de MEMRI, Al-Mustaqbal Losing Ground As Representative Of Lebanese Sunnis, 19 mai 2014.

[5] Al-Mustaqbal (Liban), 21 octobre 2016.

[6] Al-Akhbar (Liban), 24 octobre 2016.

[7] Dans une interview à Al-Akhbar, le ministre des Affaires étrangères libanais Gebran Bassil, le gendre d’Aoun et qui dirige le bloc pour le Changement et la Réforme fondé par son beau-père, a affirmé que le Mouvement patriotique libre, dont le bloc pour le Changement et la Réforme fait partie, soutenait la conservation de ses armes par le Hezbollah. Al-Akhbar (Liban), 22 octobre 2016.

[8] Al-Watan (Arabie saoudite), 28 octobre 2016.

[9] Al-Safir (Liban), 25 octobre 2016.

[10] Al-Akhbar (Liban), 27 octobre 2016.

[11] Al-Akhbar (Liban), 24 octobre 2016.

 

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Published by PIMPRENELLE POURPRÉE - dans MEMRI
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