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Thérèse Zrihen-Dvir

Regard d'un écrivain sur le Monde

30 novembre 2016 3 30 /11 /novembre /2016 03:13

Sadate à Jérusalem : dans les coulisses d’une visite historique

sadate-et-milson

Par Menahem Milson  - 

Le 19 novembre 2016 a marqué le 39e anniversaire de la visite historique du président Anouar Sadate en Israël. L’article suivant est un compte-rendu témoignage des préparatifs de la visite. L’auteur, Menahem Milson, conseiller académique de MEMRI et professeur émérite de littérature arabe à l’Université hébraïque de Jérusalem, était à l’époque conseiller pour les affaires arabes de l’administration militaire israélienne en Cisjordanie, en congé de l’université. Il avait été nommé par le gouvernement pour servir d’aide de camp israélien de Sadate pendant la visite.

Le 19 novembre 1977, le président égyptien Anouar Sadate atterrissait en Israël pour une visite historique de deux jours. Dans les lignes qui suivent, je voudrais rappeler un épisode qui est demeuré méconnu malgré l’importante couverture médiatique consacrée à cette visite, épisode qui fera peut-être la lumière sur un aspect peu connu de l’histoire des relations entre Israël et les Palestiniens.

Je rappelle cet épisode non en tant que chercheur se fondant sur des archives, mais en tant que participant et témoin. Seize mois avant la visite de Sadate, j’avais rejoint les rangs de l’armée, en tant que conseiller aux affaires arabes en Cisjordanie, à savoir chef du département des Affaires arabes au quartier général de la région. Baignant jusqu’alors dans l’étude de la littérature arabe à l’université, je me retrouvais impliqué de plein fouet dans le quotidien de la société et de la politique palestiniennes.

A cette époque, au milieu des années 1970, la vie publique palestinienne était dominée par la résolution adoptée en octobre 1974 au Sommet arabe de Rabat, en vertu de laquelle l’OLP devenait le seul représentant légitime du peuple palestinien partout dans le monde. Au département des Affaires arabes en Cisjordanie, nous étions pleinement conscients des implications considérables de cette décision pour les Palestiniens des territoires. Toutefois, cette compréhension n’était pas partagée par tous les décisionnaires israéliens de l’époque, y compris par certains responsables haut-placés de l’administration militaire israélienne et de l’establishment de la Défense, qui ne parvenaient apparemment pas à mesurer son importance et ses conséquences.

La raison de cette défaillance n’est pas évidente. Peut-être était-ce la tendance naturelle des pragmatiques auto-proclamés à sous-estimer l’importance des déclarations programmatiques et idéologiques ; ou peut-être était-ce que de nombreuses résolutions des sommets arabes n’avaient jamais été appliquées. Toujours est-il que ces représentants officiels n’ont pas su prendre en compte un aspect bien particulier de cette résolution : elle confirmait et consolidait le statut international de l’OLP en tant que représentant des Palestiniens. Sans surprise, l’OLP a farouchement assuré la mise en oeuvre de cette résolution, en menaçant d’assassiner tout Palestinien qui oserait s’y opposer.

Comme beaucoup se souviennent, l’annonce de Sadate se déclarant disposé à se rendre en Israël suscita dans le monde arabe stupeur et colère, en particulier au sein de l’OLP. La presse arabe dans les Territoires exprima avec force l’opposition de l’OLP à l’initiative de Sadate, assortie de menaces contre tout Palestinien qui oserait s’y associer. Pourtant, au Département des Affaires arabes, nous avions constaté que le sentiment selon lequel les Palestiniens des Territoires étaient unanimement opposés à l’initiative de Sadate entrait en porte à faux avec le fait que certains cercles espéraient un changement politique et étaient désireux de faire bon accueil à Sadate.

Le mercredi 16 novembre 1977, je reçus pour instruction du général Orli, coordinateur des activités du gouvernement dans les Territoires pour le compte du ministre des Affaires étrangères Moshe Dayan, d’inviter plusieurs figures palestiniennes de Jérusalem et de Cisjordanie à faire partie de la haie d’accueil, lors de la réception de Sadate à l’aéroport Ben Gourion. La liste que je reçus incluait les noms des maires pro-OLP qui avaient été élus quelque 18 mois plus tôt. Je prévins immédiatement le général Orli que toutes les personnalités figurant sur la liste de Moshe Dayan allaient refuser son invitation. Il me répondit avec impatience que « Dayan connaît les Arabes mieux [que vous] et il a dit qu’ils accepteraient ». Je dois préciser ici que Dayan était considéré par ses nombreux admirateurs comme porteur d’une compréhension atypique de l’« esprit arabe ». Je fis ce qu’on me dit et j’invitais ces personnalités, parmi lesquelles le maire de Naplouse Bassam Shak’a, le maire de Ramallah Karim Khalaf et le maire de Hébron Fahd Qawasmeh – et comme je l’avais prévu, ils refusèrent tous.

J’en informai le coordinateur, qui revint très vite à moi pour me dire : « Le ministre des Affaires étrangères demande que vous prépariez une liste de personnes dont vous pensez qu’elles accepteront l’invitation ». J’avais en fait déjà préparé cette liste, ayant prévu ce qui allait se passer, car j’avais eu une expérience similaire quelques mois plus tôt, lorsque le Secrétaire d’Etat américain Cyrus Vance avait visité Israël et que Dayan avait organisé une réception en son honneur à sa résidence. A cette occasion également, on m’avait demandé d’inviter plusieurs personnalités de Cisjordanie, selon une liste préparée par Dayan. Et là aussi, Dayan m’avait demandé d’inviter les maires pro-OLP et avait écarté mon estimation selon lesquelles ces personnalités refuseraient l’invitation. Et lorsque le refus fut avéré, on me demanda de toute urgence de trouver des candidats de remplacement qui accepteraient. Je le fis, et plusieurs personnalités palestiniennes assistèrent à la réception en l’honneur du Secrétaire d’Etat Vance.

Nous avons donc invité à la réception pour Sadate plusieurs personnalités disposées à endosser publiquement une position contraire à celle de l’OLP, et elles acceptèrent l’invitation. Un détail concernant la préparation de cette liste mérite d’être signalé : lorsque Dayan me demanda de choisir les invités palestiniens, il posa comme restriction l’exclusion de l’avocat Aziz Shehade de Ramallah, qui était une des personnalités de premier plan de Cisjordanie, connu pour son opposition à l’OLP et pour sa disposition à négocier avec Israël.[1]L’insistance de Dayan à ne pas l’inviter était symptomatique de son aversion pour les personnalités publiques connues pour leur volonté de négocier la paix avec Israël. A de nombreuses occasions, il avait publiquement déclaré qu’il considérait le terrorisme palestinien et le soutien au terrorisme comme une « réaction naturelle ». Ainsi, à ses yeux, les Palestiniens qui manifestaient publiquement leur rejet du terrorisme ne devaient pas être pris au sérieux.

L’annonce par le président Sadate de sa disposition à se rendre en Israël suscita le tumulte et la tension parmi les Palestiniens des territoires. L’atmosphère était pleine d’appréhension et d’incertitude. D’un côté se présentait la possibilité inattendue de faire la paix, promue par le président égyptien, qui avait été depuis 1945 le principal défenseur arabe de la cause palestinienne. D’un autre côté, l’OLP, reconnue par tous les pays arabes comme l’unique représentant légitime du peuple palestinien, avait exprimé sa ferme opposition à l’initiative de Sadate. Les médias arabes – y compris les journaux publiés à Jérusalem – étaient emplis de propos contre Sadate, et l’OLP avait publié des menaces virulentes contre toute personne qui oserait le soutenir de quelque manière que ce fût. Il fallait beaucoup de courage, et le soutien sans faille de son propre clan, pour s’écarter de la ligne officielle de l’OLP.

La question du choix des personnalités palestiniennes à inviter à l’accueil du Secrétaire d’Etat Vance, ou du Président Sadate, peut sembler une triviale affaire de protocole – ce qu’elle est en vérité. Pourtant cette affaire a mis en lumière une différence significative entre deux approches politiques : celle de Dayan – l’homme qui avait dirigé la politique d’Israël dans les territoires depuis la guerre de 1967 – et celle, très différente, en laquelle je croyais et que j’avais mise en œuvre dans le cadre de mes fonctions.

Je fus impliqué encore d’une autre manière dans la visite de Sadate. Le même mercredi 16 novembre 1977, quelques heures après avoir reçu l’instruction de préparer une liste de Palestiniens pour la réception de Sadate, je reçus un appel du secrétaire militaire du Premier ministre Begin, le brigadier général Ephraim Poran, qui m’informa que le gouvernement m’avait choisi comme aide-de-camp du président égyptien. En conséquence, on me demanda de me joindre à la commission préparant la visite, qui était présidée par Poran en personne et incluait aussi le directeur-général du cabinet du Premier ministre, Eliyahu Ben-Elissar, le commandant du district Sud de la police, Aryeh Ivtzan, le chef adjoint du Shin-Beth (Agence de sécurité) Avraham Shalom, le chef du département du protocole du ministère des Affaires étrangères, Rehavam Amir, et le secrétaire de presse du Premier ministre Dan Patir.

Une des questions sensibles fut celle de la sécurité de Sadate pendant sa visite, et pendant la prière à la mosquée Al-Aqsa le dimanche, avant son discours à la Knesset. Ce dimanche était l’Id Al-Adha, la plus grande fête musulmane de l’année. Lors de la réunion de la commission de coordination, jeudi 17 novembre, Poran nous informa que, sur la recommandation des services de sécurité et de la police, il avait été décidé d’interdire à tous les fidèles l’entrée de l’enceinte d’Al-Aqsa pendant la visite de Sadate, à l’exception de son entourage et de ses gardes du corps, des dirigeants du Waqf musulman et d’un petit nombre de correspondants et d’équipes de télévision. C’était la solution proposée pour résoudre le problème de sécurité.

La décision d’interdire aux fidèles musulmans de prier avec Sadate me parut erronée et dommageable. Mais les autres membres de la commission ne comprirent pas immédiatement les implications politiques de cette décision, à savoir que Sadate apparaîtrait sur les écrans de télévision du monde arabe en train de prier seul dans la mosquée. Une telle scène, montrant le président priant dans une mosquée vide, représenterait une victoire politique et médiatique pour ceux qui appelaient à le boycotter. Je comprenais parfaitement les considérations politiques justifiant la décision, bien entendu. Mais je pensais qu’une solution différente pouvait et devait être trouvée.

J’expliquai aux membres de la commission que la réussite de l’événement se mesurerait notamment à sa couverture par les médias, c’est-à-dire à la manière dont il serait retransmis et commenté à la télévision. Il était très important, soulignai-je, que les images de la prière de Sadate à Al-Aqsa, juste avant sa visite à la Knesset, le montrent entouré et applaudi par de nombreux fidèles musulmans palestiniens. Poran me demanda, sur le ton de la plaisanterie : “Alors que proposez-vous, Menahem ? Pouvez-vous entraîner une unité d’infanterie israélienne à prier la prière musulmane, avant que nous les habillions en keffiehs?” “Non, répondis-je, je parle de véritables fidèles musulmans. Selon nos enquêtes réalisées ces derniers jours, des milliers de fidèles souhaitent venir prier derrière Sadate et l’acclamer.” Les membres de la commission se laissèrent convaincre, mais il restait à savoir ce que diraient les chefs des services de sécurité.

La responsabilité officielle des arrangements sécuritaires pendant la visite incombait à la police, mais en réalité, la décision appartenait au Shin Beth. Ivtzan, représentant la police, et Shalom qui représentait le Shin Beth, déclarèrent tous deux que dans une affaire aussi sensible, le dernier mot appartenait aux responsables de ces organisations, le chef de la police Haim Tavori et le chef de l’Agence de sécurité Avraham Ahituv.

La décision fut repoussée jusqu’au vendredi matin. Entre-temps, mon équipe du Département des Affaires arabes et moi-même continuâmes d’évaluer l’atmosphère, et nous fûmes assurés que, malgré les menaces et la venimosité de l’OLP, il y avait bien des milliers de fidèles qui souhaitaient venir prier avec Sadate, si on leur en laissait la possibilité. Le vendredi matin, je m’entretenais avec Tavori et Ahituv ; ils acceptèrent ma position et convinrent de laisser les fidèles arabes assister à la prière dans la mosquée Al-Aqsa le dimanche. Ahituv posa deux conditions : la première fut que tous les fidèles entrant dans l’enceinte de la mosquée soient fouillés. La seconde, qui en découlait, était que le nombre de fidèles soit limité à 1500. J’acceptai, et informai Yigal Carmon (mon adjoint au Département des Affaires arabes) que notre proposition avait été acceptée et que nous devions informer plusieurs personnalités des districts de Hébron et de Bethléem qu’ils pourraient venir avec leurs hommes prier avec Sadate.

Le samedi soir, lorsque Sadate atterrit à l’aéroport et approcha de la haie d’honneur, plusieurs personnalités palestiniennes de Cisjordanie l’attendaient pour lui serrer la main, parmi lesquelles le maire de Bethléem, Elias Freij, le maire de Beit Jala, Farah Al-A’raj, Moustafa Dudeen de la région de Hébron, deux personnalités de Naplouse, et le cheikh Mohammed Ali Al-Jabari, ancien maire de Hébron, connu pour ses bonnes relations avec le monarque jordanien. Le lendemain, lorsque le président Sadate et son entourage arrivèrent à la mosquée Al-Aqsa, elle était remplie de fidèles musulmans qui étaient arrivés tôt le matin dans des bus et des camions en provenance des districts de Bethléem et de Hébron. Lorsqu’il pénétra dans l’enceinte, les acclamations fusèrent : “Longue vie au héros de la paix, nous sacrifierons notre sang et notre vie pour toi, ô Sadate !” Le visage de Sadate s’éclaira et ses accompagnateurs sourirent de satisfaction. Les photographes de la presse et de la télévision immortalisèrent cet instant.

Le lendemain, Sadate rencontra plusieurs personnalités palestiniennes qui l’avaient accueilli à l’aéroport, et deux autres personnalités importantes : Anouar Al-Khatib, gouverneur de Jérusalem à l’époque de la domination jordanienne et Hikmat Al-Masri, de Naplouse, qui avait présidé le parlement jordanien. A son retour en Egypte, Sadate déclara : “A Jérusalem, j’ai rencontré les vrais Palestiniens”. C’était une pique acérée à l’encontre de Yasser Arafat et des autres dirigeants de l’OLP, qui avaient appelé à le boycotter, et une expression de soutien et d’estime à l’endroit des Palestiniens qui l’avaient rencontré malgré les pressions et les menaces.

Epilogue

Le principe qui m’a guidé lors des événements relatés ci-dessus et tout au long de mon mandat de Conseiller aux Affaires arabes, et plus tard quand je fus responsable de l’administration civile en Cisjordanie, est qu’Israël doit encourager et protéger les Palestiniens qui se montrent favorables à la coexistence avec Israël, qu’ils soient pro-jordaniens ou partisans d’une indépendance palestinienne. Les épisodes décrits ci-dessus connurent une fin heureuse. A ces occasions, je fus en mesure d’aider les dirigeants palestiniens modérés à occuper le devant de la scène.

Toutefois, ce ne furent là que des épisodes isolés. L’histoire des relations entre Israël et les Palestiniens modérés n’a pas connu de happy end. Les gouvernements israéliens, tant de gauche que de droite, rejetèrent la Jordanie comme partenaire d’un accord sur la Cisjordanie.[2] Ils traitèrent aussi avec impatience et dédain ces figures palestiniennes qui avaient pris courageusement position contre l’OLP. Malheureusement, les efforts déployés à persuader les décisionnaires israéliens de la nécessité d’encourager les Palestiniens modérés sont demeurés vains.

Lire la version originale en anglais

Notes :

[1] Shehade fut assassiné le 2 décembre 1985.

[2] Golda Meir et Moshe Dayan rejetèrent l’initiative de Fédération du Roi Hussein en mars 1972, et Begin rejeta le plan Reagan de 1982.

 

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Published by PIMPRENELLE POURPRÉE - dans Riposte Laique
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