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Thérèse Zrihen-Dvir

Regard d'un écrivain sur le Monde

13 juin 2017 2 13 /06 /juin /2017 12:25

L’EI dans le Sinaï et ses relations avec la population locale : diffusion de l’idéologie de l’EI et lutte contre le soufisme

Par R. Green *

Dans toutes les régions soumises à son contrôle, l’Etat islamique (EI) s’est focalisé sur le prosélytisme et la diffusion de son idéologie auprès des résidents locaux. C’est aussi l’entreprise de la « Province du Sinaï » de l’EI, moins connue pour son prosélytisme que d’autres provinces. Ici comme ailleurs, l’activité idéologique de l’EI se concentre principalement sur l’éradication du soufisme, répandu dans le Sinaï depuis des siècles. La vidéo récemment diffusée par l’EI Sinaï, « La lumière de la charia », présente des exemples de prosélytisme auprès des habitants locaux et traite longuement du combat mené par l’organisation contre les soufis.

Prêcher l’idéologie de l’EI auprès des locaux

Dans une interview de décembre 2016 à l’hebdomadaire de l’EI Al-Naba, le directeur du département de la hisba de l’EI Sinaï a mis en exergue les activités du groupe dans la région : « Les soldats de l’Etat islamique ont dirigé des cours religieux afin de prêcher au peuple et de lui enseigner sa religion, conjointement avec différents centres de dawa et de hisba [propagande religieuse], et nous prions Allah pour qu’Il accorde le succès à ces cours. En outre, nous imprimons et distribuons des brochures et des tracts de dawa sur les questions de foi, menons des tournées de prêche à travers le pays, focalisées sur l’instauration du tawhid [monothéisme islamique] au sein de la population musulmane, et mettons en garde [cette population] contre l’idolâtrie et les différentes formes d’hérésie. » [1]

La vidéo de la Province du Sinaï « La lumière de la charia » donne des aperçus des prêches et montre des activistes s’exprimant devant une foule dans un village ou donnant une leçon de théologie à des locaux dans une mosquée. Notons que les prêcheurs sont accompagnés d’hommes armés, ou ont le visage couvert.

 

 

La guerre contre le soufisme

Le courant salafiste-djihadiste vise à purger l’islam de ce qu’il considère comme des éléments polythéistes, et cible par conséquent vigoureusement le courant soufi. Les salafistes-djihadistes, y compris l’EI, considèrent les soufis comme des hérétiques, notamment du fait de leur vénération des saints, qu’ils considèrent comme un culte extérieur à celui d’Allah. Dans toutes les régions placées sous son contrôle, l’EI détruit systématiquement les tombes des saints soufis, ainsi que les sites et édifices cultuels appartenant aux tariqas [confréries] ou aux ordres soufis. L’approche de l’EI Sinaï ne fait pas exception à la règle.

L’EI fait exploser un mausolée dans le Sinaï, dans le cadre de sa guerre contre ce qu’il considère comme un culte non islamique.

L’EI fait exploser un mausolée dans le Sinaï, dans le cadre de sa guerre contre ce qu’il considère comme un culte non islamique.

Le 18 novembre 2016, la Province du Sinaï de l’EI a publié des photos de la décapitation d’un sage soufi dans le Sinaï, Sulaiman Abu Haraz, kidnappé un mois auparavant.[2] Les photos, qui ont suscité l’indignation dans le Sinaï, en Egypte et dans le monde arabe, constituaient une nouvelle étape dans la guerre en cours menée par les djihadistes contre les soufis, qui inclut la destruction d’édifices, des menaces contre les membres des confréries soufies, des kidnappings et des meurtres de cheikhs, etc.

L’interview du directeur du département de la hisba de l’EI-Sinaï, publiée plusieurs semaines après la décapitation, est largement consacrée au combat contre les soufis.

Interrogé sur le traitement que les moudjahidines du Sinaï réservent aux soufis, le chef du département de la hisba répond : « Après la guerre de djihad menée par les moudjahidines pour faire régner la parole d’Allah, ils ont combattu les chefs de l’incroyance, y compris les tyrans qui gouvernent autrement que selon les lois d’Allah, sont arrivés au pouvoir dans plusieurs parties du Sinaï et y ont acquis de l’influence. Ils ont œuvré pour y instaurer la religion d’Allah, retirer les symboles de l’idolâtrie et de la jahiliyya [période pré-islamique] et étaient profondément déterminés à ne laisser aucune confrérie soufie sur la terre où flotte la bannière du djihad. Les moudjahidines ont commencé à prêcher auprès de ces soufis, qu’ils soient membres de la confrérie Ahmadi ou Jariri. Certains ont répondu aux prêches en se repentant immédiatement, une fois que les moudjahidines leur ont expliqué les maux du polythéisme. Mais d’autres ont choisi de s’éloigner de la religion d’Allah et du commandement de prêcher le monothéisme. »

« A ce moment, les soldats de l’EI se sont déployés, ont installé des points de passage sur les routes, capturé tous leurs dirigeants et les ont emprisonnés pendant trois jours afin de les forcer à se repentir. S’ils se repentaient, [ils étaient libérés] et sinon, ils étaient exécutés. »

« Louange à Allah, ils se sont repentis le premier jour, et avec eux, leurs fidèles ont expié leurs erreurs et leur hérésie, une fois que les moudjahidines leur ont offert des explications sur l’idolâtrie qui les affligeait et sur sa malfaisance, louange à Allah. »

Quelques grands centres de paganisme soufi existent en dehors de la domination du Califat dans le Sinaï et en Egypte, et avec la permission d’Allah, ils deviendront les cibles des soldats du Califat lorsqu’ils conquerront ces territoires [et les soumettront à] la hisba et aux opérations de djihad, afin de ramener les gens de l’obscurité vers la lumière.

Selon un membre d’une confrérie soufie de la ville de Cheikh Zuweid, le conflit entre l’EI-Sinaï et les soufis a atteint son apogée début octobre 2016, lorsqu’un « groupe appartenant à l’Etat islamique a attaqué des centres soufis au sud-est de Cheikh Zuweid et les a empêchés de procéder aux cérémonies du dikhr, et à toutes les activités et rituels qui leur sont propres. Cela a atteint le stade des échauffourées et d’un échange de coups, et le lendemain, les activistes de l’EI ont kidnappé sept officiels d’un des centres soufis. » Ils ont demandé qu’ils « fassent ce qu’on leur dise », à savoir s’abstenir de toute activité soufie et les ont menacés « et quiconque ne se pliera pas à ces exigences » de « punitions prévues par la charia ». Il a ajouté que les sept ont été libérés après avoir accédé aux demandes, mais que le cheikh Abou Haraz a néanmoins été kidnappé quelques jours plus tard. [3]

Un habitant de Cheikh Zuweid a déclaré que les ravisseurs d’Abou Haraz étaient deux de ses fils qui avaient rejoint l’EI, et qu’ils l’ont kidnappé après l’avoir exhorté à cesser ses rituels soufis. D’autres ont affirmé que son corps n’avait pas été rendu à sa famille après la décapitation, de crainte qu’on lui érige une tombe.[4]

Les attaques ciblées contre les Soufis du Sinaï, en particulier dans la ville de Cheikh Zuweid et les villages avoisinants, prenaient plusieurs formes. Les résidents locaux ont raconté comment des hommes masqués et armés enlevaient des hommes participant aux rituels soufis, comment des explosifs étaient placés à l’extérieur des mosquées soufies et les tombes des saints étaient détruites. Des incidents similaires se sont produits également dans la région de Bir Al-Abd ; à l’extrême ouest de la partie nord-est du Sinaï, qui est la zone usuelle des opérations de l’EI dans le Sinaï. Le résident local Abou Marwan a affirmé que des hommes armés avaient tiré des roquettes contre une mosquée soufie à El Arish, ajoutant qu’ils « avertissaient régulièrement les gens de ne pas accomplir de rituels soufis dans les mosquées ».[5]

Un résident du Sinaï a affirmé que des « extrémistes salafistes » avaient attaqué un groupe de Soufis pendant un rituel dans une mosquée de Cheikh Zuweid, menaçant de tuer les fidèles s’ils poursuivaient leurs rituels soufis, et les accusant d’hérésie et de fausses croyances. Il a ajouté : « Nous avons dû nous soumettre à eux. Que pouvions-nous faire d’autre sous la menace des armes ? »[6]

Forcer les soufis à renoncer à leurs croyances

Les incidents décrits ci-dessus par les membres des tariqas soufies, et d’autres incidents similaires, figurent dans la vidéo « La lumière de la charia », dans laquelle l’EI-Sinaï se vante des méthodes violentes employées par ses membres contre les soufis. Dans la vidéo, le membre de l’EI-Sinaï Abou Moussab Al-Masr, du département de la hisba, déclare : « Le phénomène du soufisme fait partie du polythéisme et de la bida [innovation], contre lesquels les soldats du Califat au Sinaï se dressent… La première chose que nous avons faite à l’égard des soufis était de les appeler à [respecter] le monothéisme et à se conduire selon la Sunna du prophète et abandonner le polythéisme. Certains ont répondu à l’appel, mais d’autres ont persisté dans leur polythéisme et leur bida. Les soldats de l’Etat islamique les ont immédiatement arrêtés. Nous les avons attrapés et les avons appelés à se repentir. »

Dans la vidéo, l’on peut voir l’un des commandants de l’EI-Sinaï [7] briefer un groupe d’hommes armés, avant une opération pour enlever des soufis et les forcer à abandonner leurs croyances. Il leur dit : « Par la grâce d’Allah, nous, dans la Province du Sinaï, appliquons les lois d’Allah. Nous nous rendons, avec la permission d’Allah, chez ces soufis qui prétendent qu’Allah a des associés, qui adressent leurs prières à d’autres [entités] qu’Allah, qui cherchent l’assistance d’autres [entités] hormis Allah et qui communiquent avec ceux qu’ils qualifient de justes. Nous les avons abordés dans le passé, et leur avons expliqué qu’il s’agissait de polythéisme. Cette fois, nous allons les voir en force, car ils ont repris leurs pratiques [égarées], alors même que nous leur avions expliqué à plusieurs reprises qu’il s’agissait de polythéisme. Nous irons les voir en force, les emmènerons puis les appellerons à se repentir, et attendrons ensuite quelques jours. S’ils se repentent – [tant mieux], sinon – ils seront tués. »

Ensuite, la vidéo montre l’enlèvement de nuit, sous la menace des armes, d’un groupe de soufis au cours d’une cérémonie religieuse. Ils sont transportés dans un bâtiment où ils assistent à un sermon d’un agent de l’EI. Il prêche devant eux, leur explique qu’ils sont accusés d’apostasie et leur demande de se repentir. A la fin de la vidéo, les soufis signent un document dans lequel ils se repentent de leurs péchés, s’engagent à abandonner les coutumes et les croyances soufies, et donnent l’accolade aux hommes de l’EI.

L’enlèvement des soufis.

L’enlèvement des soufis.Un agent de l’EI livre un sermon aux soufis enlevés.

Ceci est un extrait de document JTTM (Jihad and Terrorist Threat Monitor) réservé aux services abonnés. Pour plus d’informations, contacter contact@memri.fr.

Lien vers le rapport en anglais

Notes :
[1] Al-Naba numéro 58, 8 décembre 2016 ; p. 8-9.
[2] Voir rapport de MEMRI JTTM ISIS Sinai Beheads An Elderly Sufi Sheikh, 19 novembre 2016.
[3] Alaraby.co.uk, 8 décembre 2016.
[4] Alaraby.co.uk, 8 décembre 2016.
[5] Alaraby.co.uk, 8 décembre 2016.
[6] Al-Arab (Londres), 25 octobre 2016.
[7] La position haut placée de cet homme est indiquée par le fait qu’il est filmé dans le noir et que sa voix a été déformée.

 

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