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Thérèse Zrihen-Dvir

Regard d'un écrivain sur le Monde

31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 19:07

Contre la Laïcité française six religions font bloc

Elles sont venues, elles sont toutes là ! Il ne manque que la Scientologie à l’appel. C’est à désespérer ! En chœur, six religions signent une tribune commune dans Le Parisien du 29 mars, pour défendre, disent-elles, « la laïcité comme faisant partie du bien commun de notre société ». On peut être tranquille : la Laïcité est dans de bonnes mains. Ce sont ses adversaires désormais qui la défendent : après le Front national, son ennemi intime historique, ce sont ses victimes qui courent à son secours. Quand les loups les encerclent, on peut être sûr que les moutons sont bien gardés !

Le problème est que, si ces six religions ont appris à parler la langue de la Laïcité, elles n’en ont pas encore adopté la conduite. Du coup, leurs actes démentent leurs paroles.
 
I - Des paroles laïques convenues
 
Il est amusant d’entendre ces religieux parler « le laïque » ; ils ont un accent reconnaissable, celui des formules stéréotypées d’un catéchisme : « La laïcité est un des piliers de notre pacte républicain, écrivent-ils avec emphase, un des supports de notre démocratie, un des fondements de notre vouloir vivre ensemble. » « La laïcité, professent-ils encore, n’est pas séparable des valeurs fondamentales que nous partageons, en particulier de la dignité et du respect de la personne humaine et de sa liberté inaliénable. Ces valeurs qui ne peuvent s’épanouir que dans la confiance mutuelle source de paix pour notre société. »
 
On croit entendre le Néron de Racine parlant de Britannicus : « J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer  » (2). Le moins qu’on puisse dire c’est que le partage allégué ne remonte pas à plus d’un siècle pour certaines et n’a même pas encore eu lieu pour une autre.
 
1- Quel chemin parcouru, cependant, depuis le supplice infligé en 1766 au jeune Chevalier François-Jean de la Barre raconté par Voltaire dans son « Discours Philosophique  » au chapitre « Torture » ! Le malheureux, dont une statue est aujourd’hui dressée sur les pentes des jardins du Sacré-Cœur à Paris, avait été soumis à la petite et à la grande question pour « avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau  » et « pour savoir précisément combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vues passer, le chapeau sur la tête ». Et « les juges d'Abbeville (avaient ordonné) qu'on lui arrachât la langue, qu'on lui coupât la main, et qu'on brûlât son corps à petit feu  ».
 
2- À entendre ces six religions psalmodier leur hymne à la Laïcité, on en oublierait presque qu’il a fallu plusieurs siècles de luttes violentes et de guerres pour qu’en France la loi de séparation de l’Église et de l’État soit enfin imposée par une majorité de républicains radicaux et socialistes en 1905, contre la volonté de l’Église Catholique dominante qui s’y opposera vigoureusement en rejetant d’abord les « associations cultuelles » auxquelles était confié l’usage des édifices religieux devenus propriétés de l’État. Les inventaires de ces biens se sont effectués alors dans un climat de quasi-guerre civile avec des morts. Et il ne faut pas moins que la dévastation de la Première Guerre Mondiale pour que, la fraternité des tranchées et des massacres aidant, « ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas » se regardent différemment et que le conflit s’apaise.
 
3- Et depuis, malgré des poussées de fièvre à l’occasion des réformes de l’école, l’Église catholique avait fini par s’accommoder et même tirer parti de cette sage séparation entre État et religion. Les compromissions du passé entre trône et autel ou sabre et goupillon pouvaient être à l’avenir évitées. L’action persévérante de certaines familles de pensée catholiques, lucides et courageuses quoique minoritaires, n’a cessé de montrer le chemin à une institution ecclésiastique acquise par tradition au monarchisme de droit divin, depuis Félicité Lamennais combattant au 19ème siècle l’aversion de l’Église pour la démocratie, jusqu’au Mouvement Républicain populaire, le MRP, à la Libération, en passant par la revue « le Sillon » de Marc Sangnier au début du 20ème siècle, la revue « Esprit » d’Emmanuel Mounier dans les années trente, ou encore aujourd’hui, la revue « Golias  » de Lyon-Villeurbanne, sans oublier les mouvements de jeunesse chrétiens et les admirables prêtres ouvriers condamnés par leur hiérarchie.
 
II - Des actes qui démentent les paroles
 
Pourquoi a-t-il fallu que les président et vice-président de la conférence des évêques de France emboîtassent le pas aux dix personnalités musulmanes qui ont lancé une pétition demandant le rejet du débat sur la Laïcité et la place de l’Islam en France ?
 
1- Ignorent-ils que par cette alliance ils jettent le soupçon sur leur attachement à la Laïcité dont ils font profession et donnaient jusqu’ici des gages ?
 
- À la différence de l’Islam dont ni la doctrine ni l’Histoire ne tolèrent l’idée même de Laïcité dans sa prétention hégémonique à gouverner la vie sociale et individuelle des personnes, l’Église Catholique a appris avec le temps à composer avec elle bon gré mal gré.
 
- Hormis la crise de 1984 et les manifestations monstres pour la défense de l’École privée, menacée par le projet socialiste de « Grand service public de l’Éducation » vite retiré, et celle de 1994 qui, en sens inverse, a mobilisé les laïcs contre la révision de la loi Falloux proposée par M. Bayrou alors ministre de l’Éducation nationale du gouvernement de Droite de l’époque, l’Église catholique a su tisser avec la République française depuis cent ans un mode de relations plutôt apaisées, régi par la loi de 1905, si on excepte la période de dictature pétainiste de 1940 à 1944. Comme la Première, La Seconde Guerre Mondiale n’y a pas peu contribué plongeant une fois de plus dans un malheur commun « ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas » et les réunissant pour un même combat contre l’oppresseur. Qu'on aille donc, pour s'en convaincre s'il est besoin, se recueillir devant le monument élevé, place Bellecour à Lyon, aux jeunes résistants fusillés par les Nazis, qu'ils aient cru au Ciel ou non et à qui Louis Aragon a dédié son poème "La rose et le réséda".
 
2- Les évêques signataires ont-ils conscience de prendre le risque de dilapider cet héritage de paix civile ? Cette tribune remet en cause, en effet, la loi de 1905 et prétend censurer la liberté d’expression, donnant une idée de ce que celle-ci deviendrait si, par malheur, les religieux retrouvaient leur domination d’antan.
 
- Une remise en cause de la loi de 1905
 
Dans le sillage d’un Islam conquérant et intolérant, la loi de 1905 y est ouvertement mise en cause avec les euphémismes diplomatiques d’usage.
 
* « (Elle) est déjà plus que centenaire  », commencent par faire remarquer les six religions. L’insinuation par sous-entendu souligne une décrépitude inhérente à la vieillesse qui réclame « restauration ». 
 
* Les six religions feignent toutefois d’en être satisfaites : « (La loi) a permis, écrivent-ils, d’apporter depuis lors des solutions à des questions nées de nouvelles situations et des évolutions de notre société dans un monde de plus en plus rapide. Tous les cultes adhèrent sans réserve à ses principes fondamentaux tels qu’ils s’expriment en particulier dans ses deux premiers articles. »
 
* Mais comme le vaccin inocule des germes inactivés pour susciter des anticorps, ce leurre de la vaccine, ne vise qu’à faire admettre en douceur sous la flatterie une exigence latente de révision : « Mais, émettent-ils comme réserve, les modalités d’application de ces principes restent toujours perfectibles.  » Grands dieux ! Qu’y a-t-il de plus achevé et de moins perfectible dans la pensée et son expression que l’article 2 de la loi de 1905 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte  » ? 
 
- Une réglementation religieuse de la liberté d’expression
 
Pis, cette tribune contredit en acte à elle seule l’attachement affiché par ces six religions à la Laïcité en contestant l’opportunité d’un débat sur la Laïcité et la place de l’Islam en France.
 
* Les procédés d’amortissement utilisés ont beau chercher à éviter de heurter, ils ne trompent personne : les questions simulées posées portent en elles-mêmes la seule réponse implicite négative souhaitée : « Faut-il dans le contexte actuel un débat sur la laïcité ? est-il faussement demandé. Le débat est toujours signe de santé et de vitalité. Le dialogue est toujours une nécessité. Il a un rôle majeur dans une société libre, démocratique et respectueuse de la personne humaine. Mais un parti politique, fût-il majoritaire, est-il la bonne instance pour le conduire seul ? » L’hymne savoureux à la salubrité du débat de la part de religions qui ne le tolèrent pas sur elles-mêmes, ne vise qu’à le rejeter comme nuisible, selon un nouveau leurre de la vaccine.
 
* Un amalgame confirme d’ailleurs sans appel son rejet : celui-ci est carrément assimilé abusivement à une cause de discorde « N'ajoutons pas de la confusion dans la période trouble que nous traversons  », ordonnent d’autorité ces six religions. Or, que font-elles ainsi d’autre que de s’arroger le droit de réglementer dans la République la liberté d’expression en distinguant les sujets qui peuvent être débattus et ceux qui ne doivent pas l’être comme la Laïcité et la place de l’Islam en France.
 
Lors d’un précédent article (3), on rappelait la critique féroce de Beaumarchais dans « Le mariage de Figaro » : « Pourvu, s’écrie son héros dans son fameux monologue, que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. »
 
Par leur prétention à censurer la liberté d’expression, c’est bien trois siècles en arrière que ces six religions entendent ramener la France, si on les laisse faire : elles appellent ça « une laïcité de bonne intelligence  » ! Pas folles les guêpes ! Mais le masque de cet euphémisme cache mal l'ordre clérical dont est souhaitée la restauration.
 
On ne comprend pas que les deux dirigeants de l’Église catholique de France aient suivi aussi légèrement l’Islamisme dans son entreprise patiente de destruction de la Laïcité à la française. Faut-il en déduire que son appareil dirigeant, nostalgique d’un passé révolu, cédant à des démons à nouveau réveillés, croit pouvoir tirer parti des brèches que l’Islamisme a commencé à ouvrir en profitant de la démission des familles politiques dont les ancêtres ont été les artisans de ce mode de vie pacifié original ? Les palinodies récentes de deux responsables socialistes éminents, Mme Aubry et M. Fabius, ne peuvent qu’y inciter. On les a vu signer le même appel à rejeter le débat sur la Laïcité, avant de se dédire non pour le poison liberticide contenu dans cet appel mais seulement pour cause de voisinage trop voyant avec un islamiste sulfureux (3). Loin d’être un mode de vie définitivement acquis et établi, la Laïcité a toujours été un combat incessant, avec ses crises et ses pauses. Il est grand temps que des laïques assoupis se réveillent. Grâces soient rendues à ces six religions de s’être unies pour utilement le rappeler. Paul Villach
 
(1) « Débat sur la laïcité ? Sérénité, attention et réflexion appliquées, recommandent les responsables de culte !  » Le Parisien 29.03.2011
(2) Jean Racine, « Britannicus », Néron, IV, 3, (1669)
(3) Paul Villach, « La Laïcité menacée : Aubry, Fabius et Ramadan, même combat ?  », AgoraVox, 29 mars 2011.

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Published by La Libellule - dans Agoravox
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