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Thérèse Zrihen-Dvir

Regard d'un écrivain sur le Monde

28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 18:59

De l’art de marcher sur un fil

  

Les annonces de construction dans les implantations se succèdent et, avec elles, les condamnations internationales. Le jeu en vaut-il la chandelle pour Netanyahou ? Décryptage.

Chantier
Photo by: Ammar Awad/Reuters

 


C’était le grand sujet d’actualité de la semaine dernière. Les annonces de constructions audelà de la Ligne verte et les furieuses réactions internationales qui se sont enchaînées. Deux conclusions émergent d’emblée de cette effervescence : d’une part, construire à l’intérieur et autour de Jérusalem reste un levier électoral de taille ; d’autre part, la tolérance de la communauté internationale face à de nouvelles constructions israéliennes au-delà des frontières de 1967 a dramatiquement baissé avec les années.
Mercredi 19 décembre, déjeuner des ambassadeurs et viceambassadeurs de 11 pays d’Asie et du Pacifique, à l’hôtel King David. Le Premier ministre Binyamin Netanyahou conduit les diplomates vers la véranda du palace qui donne sur les murs de la Vieille Ville de Jérusalem. Là, face aux caméras, il plaide pour continuer les constructions dans la capitale. « Je voudrais vous remercier d’être venus. C’est une excellente occasion de discuter des affaires mondiales et régionales, de notre quête de paix et de sécurité. Nous avons aujourd’hui l’opportunité de parler de tout cela en détail », a-t-il déclaré en guise d’introduction.
Bibi aurait pu embrayer pendant la photo de groupe sur ces fameuses affaires internationales et régionales, sur les déclarations de l’Iran qui se rit du monde et continue d’enrichir de l’uranium à 20 %, sur la situation qui ne va qu’en empirant en Syrie, sur l’arsenal du Hezbollah qui a explosé au beau milieu d’un village dans le sud du Liban, ou encore sur la teneur des relations actuelles avec les Palestiniens.
En lieu et place, il a choisi de parler de Jérusalem. « Je veux saisir l’opportunité, maintenant que nous sommes face à ce fantastique panorama, pour souligner un simple fait : les murailles de Jérusalem que vous voyez derrière nous représentent la capitale du peuple juif depuis 3 000 ans », a-t-il dit avant d’ajouter : « Tous les gouvernements ont bâti à Jérusalem. Nous ne changerons pas cela ».
Parmi les ambassadeurs qui ont poliment écouté le Premier ministre, se trouvaient les représentants d’Inde et de Chine.
Quelques heures plus tard, après un point sur le Moyen- Orient lors du Conseil de sécurité de l’ONU, ces mêmes pays ont publié des communiqués condamnant dans les termes les plus cinglants les nouveaux plans de construction dans la capitale israélienne.
L’Inde, avec qui l’Etat hébreu entretient de solides relations, est même allée plus loin en se joignant à une déclaration commune du Brésil et de l’Afrique du Sud demandant le gel des constructions, mais également le démantèlement de toutes les implantations. Et ceci non « en tant que concessions faites au cours de négociations », mais en raison de la loi internationale et de toutes les résolutions du Conseil de sécurité.
On peut en déduire que le groupe de diplomates n’a pas été convaincu par les saillies de Netanyahou sur les 3 000 ans d’histoire juive dans la capitale.
Mais pourquoi avoir donc choisi de se focaliser sur Jérusalem pendant cette séance photo ?

 On ne change pas une équipe qui gagne 


 


Les commentaires certes étaient d’actualité car différents plans de construction sont passés par des commissions nationales et locales de toutes sortes au cours de la semaine.
Mais que ces plans soient justement sortis à cette date de leurs cartons, provoquant les foudres de l’opposition locale et internationale, ne peut pas être une simple coïncidence alors que le scrutin législatif du 22 janvier s’approche à grands pas.
Les propos de Bibi aux ambassadeurs, ce jour-là, tout comme ses promesses de construction dans la capitale, la veille, dans une yeshiva hesder à Saint-Jean d’Acre, annonçaient la campagne électorale à 7 lieues à la ronde. Lorsque le Premier ministre affirme que les travaux dans les quartiers de Jérusalem construits au-delà des lignes de 1967 – Guilo, Ramot, Haguiva Hatsarfatit, Nevé Yaacov, Pisgat Zeev, Har Homa et désormais Guivat Hamatos – sont au coeur du fameux « consensus israélien », il sait très bien à quoi il touche.
Lors de sa première campagne pour la direction du gouvernement en 1996 (contre Shimon Peres), la communication de Netanyahou reposait sur ce simple slogan : « Peres divisera Jérusalem ». Itzhak Rabin avait été assassiné quelque six mois plus tôt, les attentats dans les rues israéliennes s’accumulaient, le pays sortait tout juste de l’opération Raisins de la colère au Liban, mais la campagne de Bibi se focalisait sur Jérusalem. Et le pari s’est avéré réussi.
Que le Premier ministre se saisisse aujourd’hui du même sujet indique la force avec laquelle, selon lui, la question de la capitale, et du contrôle israélien sur la ville, trouve écho dans l’opinion populaire de l’Etat juif. La campagne d’aujourd’hui est donc la même qu’hier, bien que plus subtile et emballée différemment. On ne verra pas fleurir les « Shelly divisera Jérusalem » ou les « Tzipi divisera Jérusalem » mais le message, est : « Moi, Bibi, je construis à Jérusalem ».
Du pain béni pour un leader israélien

 


En 2009, un Barack Obama fraîchement élu appelle à un moratoire sur toutes les implantations, y compris celles de la capitale. Quelle n’est alors pas la surprise de Washington, comme de Jérusalem, de constater que, contrairement aux attentes, l’opinion israélienne se montre défavorable à la requête et soutient Netanyahou dans sa résistance au président américain ! Les choses n’ont pas bougé d’un iota.
En réalité, plus Netanyahou annonce de plans de construction (pour être précis, plus Avigdor Liberman dénonce l’Union européenne pour sa condamnation des dites-constructions) et mieux le camp de droite se porte dans les sondages.
Décryptage du politologue américain Walter Russel Mead sur son blog cette semaine : « L’Union européenne est de nouveau tout feu tout flamme sur la question des constructions juives dans Jérusalem-Est. Ce qui ne fait que paver la voie au Premier ministre israélien Binyamin Netanyahou en vue de sa réélection. Faire campagne contre l’Europe et pour Jérusalem : du pain béni pour un leader israélien. Netanyahou doit secrètement remercier les ministres des Affaires étrangères européens, car leurs actions ne font qu’augmenter ses chances d’obtenir une large majorité électorale ».
Le « tout feu tout flamme » s’est présenté la semaine dernière sous la forme d’une déclaration commune de quatre pays européens membres du Conseil de sécurité. La France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et le Portugal ont dénoncé en des termes extrêmement fermes le renouveau de construction dans les implantions. Chef de la diplomatie étrangère européenne, Catherine Ashton a même fait planer une menace à peine voilée, déclarant que « l’EU observe attentivement la situation, et ses implications. Elle agira en conséquence ».
Et Mead de noter avec justesse que si le but européen est bien de ralentir la construction de nouvelles unités de logement en vue d’un relancement des négociations entre Israéliens et Palestiniens, il aurait fallu « garder les menaces et les ultimatums pour le lendemain des élections, lorsque Netanyahou sera plus intéressé par la diplomatie que la politique intérieure».
« Pour l’instant », écrit l’expert, « les Européens boostent le camp de droite et rendent, de ce fait, plus difficiles les négociations au lendemain du scrutin. Cette incompétence ne surprend pas : plusieurs gouvernements européens tentent depuis des années de jouer un plus grand rôle au sein du processus de paix mais sans succès. Peut-être se lasserontils à la longue de ces échecs répétés et commenceront-ils alors à réexaminer les présupposés de leur diplomatie ».
Les arguments palestiniens gagnent du terrain 

 


Une source diplomatique européenne présente en Israël laisse cependant entr’apercevoir d’autres intérêts. Interrogé sur l’utilisation faite par Netanyahou des virulentes protestations européennes contre les implantations, le diplomate réplique que tout comme le Premier ministre a ses propres affaires intérieures à mener, les Européens ont les leurs. Ainsi, pour ménager certaines circonscriptions, il est vital que les gouvernements du Vieux Continent s’égosillent sur les implantations.
De plus, pointe-t-il, la fin de l’année encourage les bilans parlementaires. Certains de ces gouvernements se voient interpellés par différents partis d’opposition sur leur tolérance envers Israël. Le conflit, rappelle le diplomate, ne fait pas qu’agiter la politique israélienne ; il déchaîne les passions dans de nombreux pays d’Europe également.
Mais le représentant admet que ces mêmes pays ont haussé le ton : les condamnations sont plus fréquentes et plus virulentes que par le passé. Et c’est bien la seconde conclusion de la semaine. La tolérance de la communauté internationale envers les implantations israéliennes baisse de jour en jour. Les dirigeants et porte-parole israéliens ont beau s’évertuer à répéter que « tout le monde sait » que les quartiers hiérosolomytains post-1967, ainsi que les grands blocs d’implantations tels que Maalé Adoumim, le Goush Etzion et Ariel seront inclus dans tout accord futur signé par Israël, les cinglantes réponses américaines et européennes montrent que le consensus est loin d’être aussi partagé. « Tout le monde » ne pense plus forcément que ces dites-localités resteront aux mains des Israéliens après les négociations.
Les Etats-Unis ont, encore une fois, prouvé qu’ils sont « à fond derrière Israël » en évitant le passage d’une résolution à l’ONU, ou même en coupant à une déclaration présidentielle au cours du Conseil de sécurité. Mais le soutien est venu seulement après que Washington ait qualifié les nouvelles constructions de provocation.
« Au regard de la plus large question des implantations, des déclarations prononcées récemment et des actions sur le terrain, nous sommes profondément déçus de voir Israël continuer sur ce chemin de la provocation », a soupiré la porte-parole du département d’Etat Victoria Noland. « Ces annonces répétées vont à l’encontre de la paix. Les leaders israéliens ne cessent d’affirmer qu’ils sont en faveur de la solution à deux Etats, mais leurs actions mettent cet objectif en péril ».
A noter que ces « provocations » n’ont pas lieu dans les zones à forte densité palestinienne, à quelques kilomètres de Ramallah, Djénine ou Hébron, mais bien à 10 minutes de la Knesset. En d’autres termes : les arguments palestiniens selon lesquels toutes ces constructions menacent sans exception un éventuel accord de paix gagnent aujourd’hui du terrain à l’étranger contre les explications de l’Etat hébreu voulant que ces quartiers restent en définitive israéliens.
Plus de « dynamique de paix » ? 

 


Il y a 20 ans, les batailles avec l’administration américaine se faisaient autour des implantations au beau milieu de la Judée-Samarie. En mai 1991, lorsque l’ancien secrétaire d’Etat James Baker affirme dans une déclaration demeurée célèbre, devant l’une des chambres du Congrès, que les implantations israéliennes représentent le plus grand obstacle à la paix et que chacune de ses visites à la région est ponctuée par l’annonce d’une nouvelle construction, il fait référence à Revava et non pas à Guilo ou à Nevé Yaacov.

En vérité, cette nouvelle tendance américaine à prendre Har Homa pour Har Bracha n’est pas née avec l’administration Obama, mais plutôt chez son prédécesseur, George W.

Bush. Condoleezza Rice est la première secrétaire d’Etat américaine à avoir qualifié tous les quartiers post-1967 « d’implantations », alors qu’elle dénonce des constructions à Har Homa en 2008.

Une tendance plus marquée encore chez les Européens pour qui tout édifice au-delà de la Ligne verte serait presque un affront personnel, remettant en question l’engagement d’Israël en faveur d’une paix de plus en plus vue comme une stratégie clé pour les intérêts européens. Comme l’a expliqué l’envoyé européen au Moyen-Orient Andreas Reinke au viceministre des Affaires étrangères Danny Ayalon la semaine dernière, la région est en réalité le voisin sud de l’EU. Un Moyen-Orient déstabilisé n’est pas de bon voisinage pour l’Europe et un processus de paix israélo-palestinien, basé sur la solution à deux Etats, défend les intérêts nationaux et sécuritaires européens, selon les stratèges du Vieux Continent. C’est pourquoi, tout obstacle à cet objectif, tel que les implantations, sera fermement et abondamment condamné.

Du côté israélien, une source diplomatique explique : la situation est exacerbée parce que, alors que les annonces de construction se succèdent, aucun processus diplomatique n’a lieu. Par le passé, continue cette source, lorsqu’Israël construisait, la communauté internationale se récriait haut et fort, mais pas trop longtemps. Car, en parallèle, les choses bougeaient, le camp de la paix progressait.

Aujourd’hui, il ne reste plus rien : plus de « dynamique de paix », plus d’initiative et même plus de dialogue avec les Européens, qui cherchent tant à s’impliquer, sur la marche à suivre. Tout ce qu’il y a, ce sont les constructions à Jérusalem- Est (ou plutôt l’annonce de ces constructions). C’est désormais tout ce qui se joue et, en tant que tel, c’est tout ce qui attire l’attention : une intention négative et une force, huées de la part de la communauté internationale, mais une attention positive et même des applaudissements sur le front israélien.

C’est, du moins, le pari de Netanyahou 

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