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Thérèse Zrihen-Dvir
Regard d'un écrivain sur le Monde
Iran : les pourparlers de la dernière chance
Le sort du Moyen-Orient est suspendu à la décision d'un homme de 73 ans qui, selon les spécialistes, n'est jamais sorti de son pays. Cet homme porte un turban noir : c'est un théologien chiite, descendant du prophète Mahomet. Il s'appelle Ali Khamenei. Depuis vingt-deux ans, il est le Guide suprême de la Révolution islamique. C'est lui qui, au-dessus du président Ahmadinejad, prend les décisions stratégiques de l'Iran - notamment celles qui concernent le programme atomique. De lui dépend donc le résultat des négociations entre Téhéran et les "six puissances" (1) sur le dossier nucléaire iranien qui ont débuté ce samedi 14 avril à Istanbul - pourparlers qualifiés "de la dernière chance", leur échec pouvant déclencher une guerre.
Le Guide est-il prêt à passer un compromis acceptable par l'Occident ? Jusqu'à présent, il est apparu plus réfractaire à un arrangement que les autres leaders iraniens. En octobre 2009, il a dit non à un accord auquel même le président Ahmadinejad aurait, dit-on, voulu donner son feu vert. Qu'en sera-t-il ce printemps ? "Pour Khamenei, les conditions sont beaucoup moins favorables qu'il y a deux ans", assure un haut responsable occidental. D'abord, jamais la pression internationale sur l'Iran n'a été aussi forte. Au début de l'année, l'Union européenne (UE) et les Etats-Unis ont adopté une série de sanctions "paralysantes" qui, d'après les spécialistes, peuvent mettre à genoux l'économie iranienne. "On va négocier avec un flingue sur la table", dit un officiel français.
Les mesures les plus dures concernent l'exportation de pétrole, qui assure 70% des recettes budgétaires de l'Iran. A partir du 1er juillet, les pays de l'UE, qui représentent un cinquième des débouchés du brut iranien, n'en achèteront plus une goutte. D'autres Etats vont réduire drastiquement leurs achats. Ils n'ont pas le choix : s'ils ne diminuent pas leur approvisionnement en provenance d'Iran, les Etats-Unis interdiront aux banques de ces pays de faire des affaires sur le marché américain. Ainsi, l'Afrique du Sud et la Turquie, deux gros acheteurs, viennent d'annoncer une baisse de leurs importations. L'Arabie saoudite, ennemi juré de l'Iran chiite, s'est engagée à combler la différence. La République islamique comptait sur la Chine pour maintenir grosso modo le niveau de ses exportations. Mais, en janvier, Pékin, jusque-là le deuxième client du pétrole iranien, a réduit de moitié ses importations. "La Chine, dit l'expert Patrick Clawson, semble avoir décidé qu'à l'avenir Riyad serait son principal fournisseur d'énergie dans la région." Une catastrophe pour Téhéran.
(Le site de Fordow)
Et puis il y a les bruits de bottes. En février et mars, le Premier ministre israélien a menacé d'intervenir militairement. Il a assuré que, dans quelques mois, l'Iran pourrait produire sur le site de Fordow, creusé sous une montagne et à l'abri de toute attaque, assez de matière fissile pour fabriquer une arme atomique. Benyamin Netanyahou a répété qu'il n'attendrait pas que l'Iran soit dans cette "zone d'immunité" pour frapper. Il y a une menace plus sérieuse encore. En mars, Barack Obama a fait savoir qu'il ne laisserait pas l'Iran fabriquer une bombe nucléaire et que, pour l'en empêcher, "toutes les options sont sur la table". "Je ne bluffe pas", a-t-il ajouté, autant à l'endroit des Iraniens que des Israéliens, auxquels il a manifestement demandé de ne pas se lancer dans une aventure militaire avant quelques mois afin de laisser une chance à la diplomatie - et, surtout, ne pas compliquer sa campagne électorale.
Deux autres facteurs - techniques - pourraient faire plier le Guide. Selon un rapport de la CIA, le stock iranien de poudre d'uranium appelée "yellowcake" s'épuise et, du fait des sanctions, Téhéran a beaucoup de mal à le reconstituer. Selon les inspecteurs de l'Agence internationale de l'Energie atomique (AIEA), l'acier spécial utilisé pour fabriquer les centrifugeuses viendrait aussi à manquer. Certains voient dans plusieurs nominations récentes à Téhéran des signes encourageants d'ouverture. Le 15 mars, Ali Khamenei a maintenu dans son Conseil de Discernement deux personnalités considérées comme les plus ouvertes à une négociation avec l'Ouest, l'ancien président Rafsandjani et l'ex-négociateur nucléaire Hassan Rohani. Si des pourparlers sérieux s'engagent, ces deux hommes pourraient reprendre du service diplomatique.
Que va-t-on demander - et offrir - aux émissaires de Khamenei ? "L'administration Obama a une vision de court terme, insiste un responsable français. Elle cherche d'abord à éviter une éventuelle frappe israélienne avant l'élection présidentielle de novembre." Comment calmer Jérusalem ? Après avoir consulté Benyamin Netanyahou, les Américains et les autres puissances vont, semble-t-il, exiger de l'Iran quatre mesures de confiance : l'arrêt de la production d'uranium enrichi à 20% (qui peut être transformé en quelques semaines en matière militaire) ; l'envoi à l'étranger des 100 kilos déjà fabriqués ; la reconversion de l'usine de Fordow ; et l'accord élargi avec l'AIEA. En échange, Téhéran recevra des barres radioactives pour son réacteur médical et aucune nouvelle sanction ne sera prise à son encontre. Sera-ce suffisant ?
Pour arracher un oui à Khamenei, les Russes seraient prêts à lever plusieurs sanctions onusiennes. La France refuse. Elle menace d'opposer à New York son veto à un tel "cadeau" tant que l'Iran n'appliquera pas les résolutions du Conseil de Sécurité concernant son programme nucléaire, et notamment tant que ne seront pas suspendues ses activités d'enrichissement (y compris la fabrication de l'uranium faiblement enrichi). C'est la loi internationale, martèle-t-on au Quai-d'Orsay, il faut la faire respecter. Après avoir hésité, l'administration américaine semble désormais partager cette position de principe. En revanche, si, dans quelques semaines, la négociation a besoin d'un coup de pouce, les Américains pourraient se retourner vers les Européens et leur demander d'ajourner leur embargo sur le pétrole qui doit entrer en vigueur le 1er juillet. Là encore, la France dit déjà non. Pour l'instant, en tout cas.
Répartition des rôles ou affrontement réel, Paris et Washington s'opposent publiquement sur un autre point capital. Barack Obama vient de faire savoir à Ali Khamenei que si toutes les mesures de confiance sont mises en place, les Etats-Unis accepteront que l'Iran conserve une capacité d'enrichissement de l'uranium à condition que celle-ci soit dûment contrôlée et limitée. Les diplomates français jugent qu'il s'agit là d'une hérésie doctrinale. "Le traité sur la non-prolifération [TNP] accorde un droit à l'enrichissement à tout pays... qui en a une utilité civile, dit-on à Paris. Or l'Iran n'a même pas commencé à construire ses propres centrales électriques." Les Américains seraient prêts à contourner cette difficulté, en autorisant l'Iran à vendre aux "six" sa production d'uranium enrichi - ce qui est une activité civile reconnue par le TNP.
Une telle "faveur" suffira-t-elle à convaincre Ali Khamenei ? Le Guide lâchera-t-il une capacité d'enrichissement qui permet à ses ingénieurs de produire en quelques semaines assez de matière fissile pour une bombe, pour ne conserver qu'un nombre symbolique de centrifugeuses ? L'ayatollah, qui est, dit-on, obsédé par la survie du régime, renoncera-t-il aux moyens de fabriquer l'arme atomique ? C'est la question centrale. A Paris, on n'est pas optimiste. On pense qu'afin de gagner du temps, d'obtenir la levée de quelques sanctions, de diviser les "six" et d'éviter des frappes israéliennes cet été, le Guide cédera peut-être sur quelques points. "Mais probablement pas sur l'essentiel, prédit un officiel français. Khamenei a vu ce qui est arrivé à un autre leader de la région qui a abandonné son programme nucléaire militaire contre la promesse d'une réintégration dans le concert des nations." C'était en 2003. Le dirigeant s'appelait Mouammar Kadhafi.
Vincent Jauvert
Article publié dans le Nouvel Observateur du 12 avril 2012.
(1) Les cinq membres du Conseil de Sécurité - France, Royaume-Uni, Etats-Unis, Russie, Chine - plus l'Allemagne.
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