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Jeudi 14 avril 2011 4 14 /04 /Avr /2011 08:18

Le spectre de l'enlisement

 

Le Point de vue de Jean Daniel

1. Donc, Sarkozy ne fait plus du départ de Kadhafi un préalable à l'ouverture de négociations pour arrêter les hostilités et instaurer un pouvoir de transition. Donc, il ne s'opposerait plus au maintien au pouvoir de Kadhafi pendant une certaine durée. Alors ? Est-ce retour amorcé de Ben Ali à Tunis et de Moubarak en Egypte ? Non, bien sûr, mais j'entends déjà les rumeurs gronder dans la fameuse « rue arabe », et, surtout, le soupir de soulagement d'un certain nombre de despotes menacés. On sentait les choses venir. Il y a un spectre qui hante l'Occident depuis Kaboul, Bagdad et même Abidjan : la peur de l'enlisement. Or, faute de vouloir frapper plus durement les forces de Kadhafi, on s'enlise en Libye.

Après la chronique, lourde d'espoirs et de promesses, des révolutions arabes, faut-il déjà se préparer à faire celle des contre-révolutions ? Tout va trop vite aujourd'hui. Entre le despotisme de l'urgence et l'impatience devant la lenteur, les événements n'ont plus le temps de se déployer, et tout se bouscule dans une succession confuse et quotidiennement changeante d'émotions contradictoires. Nous sommes nombreux, je suppose, à avoir consulté à nouveau nos classiques sur les révolutions. Jadis, on mettait toujours plus de temps pour passer du printemps à l'hiver, ou inversement, disons, pour ce qui concerne la Tunisie et l'Egypte, pour oser se demander si, après tout, l'ordre despotique n'était pas préférable au désordre libertaire. On commence par crier « la liberté où la mort », et on se surprend bientôt à chercher en vain le visage de la révolution.

Un certain poids d'expérience et de réalisme permettent cependant de ne sombrer ni dans le pessimisme, ni dans le cynisme. Je suis loin d'être découragé par les incertitudes tunisiennes. Je garde confiance .Rien de ce qui se passe d'inquiétant  aujourd'hui ne justifie le moindre regret de ce qui se passait hier. Comme l'observe Tocqueville, alors qu'il écrit ses souvenirs sur la Monarchie de Juillet en 1848 :«  Un événement est l'effet de grandes causes et de petits accidents » : les premières incarnent la nécessité. Les secondes la contingence.

L'idée que ces accidents auraient pu ne pas avoir lieu, comme l'immolation du jeune martyr tunisien, ne saurait faire oublier l'ébranlement inexorable des grandes causes. Alors on peut discuter sur la nature et l'intensité des causes, mais l'erreur et la facilité consisteraient à regretter les évènements qui ont précédé la réalité que l'on déplore. Et puis il faut s'accrocher à la signification essentielle de ce grand chambardement, c'est-à-dire l'accession à une notion nouvelle dans cette partie du monde, celle des droits de l'individu. Le même Tocqueville, lors de l'expédition coloniale française en Algérie - qu'il a  commencé par approuver-, note que l'appartenance à la tribu, si un chef prestigieux comme l'émir Abdel Kader invite à la dépasser, conduit, grâce à la résistance, à la formation d'une Nation. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé un peu partout au temps de la décolonisation. Des révolutions ont bien eu lieu mais au profit d'une collectivité nationale en formation. La liberté était une notion qui concernait la souveraineté des peuples .C'est d'ailleurs sur elle qu'à été fondée l'organisation des Nations Unies. Jusqu'au moment où cette révolution a été confisquée par les dictateurs.

Et c'est dans les nouveaux soulèvements d'aujourd'hui contre la dictature, à l'intérieur d'une Nation libre, que la liberté est devenue celle de l'individu. Il ne peut donc plus être question de retourner en arrière. En tout cas, l'individu libre est né dans l'homme arabe. L'homme libyen, si sa révolte échoue, se souviendra qu'il a failli être libre et qu'il peut le redevenir.

Maintenant, c'est vrai, Il y a des dizaines de partis politiques en Tunisie et en Egypte. Il y a des centaines de journaux, il y a des milliers de groupes, plus ou moins structurés. Il y a des salafistes qui veulent que l'on reconnaisse leur droit au changement et qui proclament leur nouveau respect pour la liberté des femmes et tous les droits de l'homme. Il faut tenir bon jusqu'aux élections. Il faut que le texte de la Constitution ne renie pas les principes de l'insurrection. Il faut, il faut, il faut tant de choses ! Reste que, si l'on devait constater en Tunisie ou en Egypte un échec trop durable et trop flagrant de la construction démocratique, l'onde de choc négative, grossie par un possible désastre libyen, se propagerait dans toutes les révolutions arabes .Il y a tant de puissances, d'intérêts, de gouvernants en place pour souhaiter et encourager un tel renversement de l'espoir.

Considérez les évènements en Libye. Chaque jour qui passe  est un jour gagné pour Kadhafi. Or ni les pays arabes, ni les Etats-Unis, et ni évidemment l'Europe, ne se sentent vraiment concernés. Toujours le spectre dont je parle au début : celui de l'enlisement.

2. Puisque je viens de parler de la liberté et de sa gloire, je voudrais dire combien je suis révulsé par les arguments que certains emploient aujourd'hui pour la défendre. Robert Ménard, ex-président de Reporters Sans Frontières, en criant « Vive Le Pen », ne cherche dit-il, qu'à aider les opprimés lepénistes à lancer le même cri. Balivernes ! On n'a jamais vu autant Marine Le Pen que sur les écrans, et jamais les animateurs de télévision ne l'ont aussi bien traitée. Le spectacle de Dieudonné remplit les salles et mobilise les sympathisants. Et Robert Ménard prétend venir à leur secours au nom du principe qui les tiendrait tant à cœur : la défense des libertés ? Tout cela me révulse. Mais ce qui m'inquiète le plus, c'est l'accueil réservé à Robert Ménard, comme si chacun devait se sentir coupable d'avoir refusé une émission où un article à la famille Le Pen et à ses alliés.

Cet état d'esprit fait tout simplement oublier que l'exercice de la liberté doit s'accompagner - c'est même sa définition- d'un devoir de responsabilité. En l'occurrence, elle consiste à connaitre l'histoire, et l'usage de certains mots et de leurs conséquences. Ce n'est pas pour rien que Bernanos confessait que « le nazisme avait déshonoré l'antisémitisme ».Il y aurait donc eu auparavant un « honneur antisémite » dont on ne se doutait pas qu'il conduirait à l'horreur nazie ? Mais Bernanos a renié Drumont, l'auteur de « la France juive » pour qui il avait tant d'admiration.. Aujourd'hui, je veux bien que Robert Ménard fasse semblant de croire que l'extrême droite n'est pas toujours bien accueillie, mais à une condition : qu'il la couvre d'opprobres en même temps qu'il la laisse s'exprimer.

J.D

Par La Libellule
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PIMPRENELLE POURPRÉE

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  • écrivain, née à Marrakech, Maroc, qui cherche une voie pour rapprocher les coeurs et les ames.

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