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Thérèse Zrihen-Dvir
Regard d'un écrivain sur le Monde
Les Juifs, peuple ou religion ? (2) |
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Suite de la partie 1 Ne pas confondre aspiration à la transcendance et religion Pour le Larousse, la religion est un « ensemble déterminé de croyances et de dogmes définissant le rapport de l'homme avec le sacré », et par extension « l’ensemble de pratiques et de rites spécifiques propres à chacune de ces croyances. » Une religion particulière est définie par les éléments spécifiques à une communauté de croyants : dogmes, livres sacrés, rites, cultes, sacrements, prescriptions en matière de morale, interdits, organisation, etc. Elle se décline dans trois ordres d’organisation : le sentiment religieux (la foi) est d’ordre individuel, les pratiques et les rituels d’ordre collectif et l'union dans une même communauté de ceux qui partagent une même foi (l'Eglise), est d’ordre organisationnel, autrement dit politique. Alors les Juifs ? Une religion ? Partagent-ils la même foi ? La réponse est non : un grand nombre de Juifs se revendique comme juifs mais n’ayant pas la foi, également comme athées. Partagent-ils les pratiques et les rituels spécifiques à leur croyance ? Non, évidemment puisque la croyance n’est pas leur point commun. De surcroît, l’une des caractéristiques du judaïsme est le questionnement. S’en suit une multiplicité d’interprétations qui donne lieu à des pratiques variées. Adhèrent-ils à une église, une communauté régissant leur sphère spirituelle ? Cette seule idée est risible pour qui a déjà assisté aux débats sur les élections du Consistoire. Il n’existe pas de hiérarchie religieuse dans le judaïsme, les orthodoxes ne reconnaissent pas les libéraux et nombre de Juifs croyants n’ont qu’un rapport annuel avec une synagogue. 2 Juifs, 3 judéités, on vous dit ! Les Juifs répondent-ils à la définition d’un peuple ? Sont-ils la somme des individus qui forment à un moment donné une communauté historique partageant majoritairement un sentiment d'appartenance durable ? Clairement oui : il y a mille et une façons de se sentir juif, mais leur point commun est qu’ils se reconnaissent comme tels. Ce sentiment d'appartenance leur vient-il d’un passé commun (réel ou supposé), d’un territoire commun, d’une langue commune ou encore d’une religion commune ? Un passé commun très prégnant même chez les Juifs athées Le passé commun des Juifs, réel ou fantasmé, est celui de ce qu’on appelle la « civilisation judéo-chrétienne ». Il est relaté dans la Bible, il définit une morale (les dix commandements sont l’inspiration directe du préambule de la Déclaration des droits de l’Homme) et il sert aujourd’hui de Constitution à l’Etat d’Israël qui, fondé sur les principes du Droit britannique, n’en possède pas. Pour mémoire, le passé qui fonde le peuple et l’Etat juifs est constitué d’événements commémorés chaque année depuis trois millénaires et qu’on peut résumer en quelques dates et prénoms. Vers -1250, Moïse conduit les Hébreux d’Egypte à Canaan, aujourd’hui Israël. Vers -1000, David, deuxième roi d’Israël, conquiert Jérusalem et y établit la capitale de son royaume. Vers -970, son fils Salomon lui succède. Lorsqu’il monte sur le trône, le pays s’étend de l’Euphrate à Gaza. Il construit le Premier temple dans sa capitale, Jérusalem, pour abriter l’Arche d’Alliance qui contient les Tables de la Loi. À sa mort, son empire est divisé entre ses héritiers : le royaume d’Israël au nord et celui de Judée au sud. Ils sont détruits par des guerres régionales, le dernier en date, celui de Judée, en -587. Mais 30 ans plus tard, la Judée tombe sous la coupe du roi perse Cyrus, qui autorise les Juifs à retourner à Jérusalem. Ils se réorganiseront en royaume sous la conduite des Maccabi (165 – 37 av. J-C). En tout, l’Etat juif a duré un millier d’années. Les caractéristiques d’un Etat sont le régime politique, la capitale et la monnaie. Celles de l’Etat juif étaient la royauté, Jérusalem et le shekel, avec un autre point commun aux citoyens : la religion juive. Le territoire commun témoigne La présence juive a été ininterrompue en Israël, même aux époques où les conquérants régionaux y interdisaient toute présence juive. L’espoir d’un retour a été intégré, depuis la fin du Royaume de Judée, aux rites religieux soudant alors le peuple juif : « l’an prochain à Jérusalem », bris du verre lors d’un mariage pour symboliser la destruction du Temple, etc. Le sionisme - d’abord prophétique (avec Osée) puis politique depuis Herzl (1895, affaire Dreyfus) - a entretenu le lien avec ce territoire et pas un autre. Et c’est celui où l’Etat d’Israël est venu succéder, après une interruption de vingt siècles, au Royaume d’Israël. La langue commune a été pendant les deux millénaires d’exil réservée aux prières. Elle a ressuscité en même temps que l’Etat et on en trouve des traces dans toutes les langues que les Juifs ont parlées dans leur exil (yiddish : mélange d’allemand médiéval et d’hébreu, ladino : mélange d’espagnol et d’hébreu, judéo-arabe : mélange d’arabe et d’hébreu). La Bible à l’épreuve de la génétique Il existe donc un peuple juif au sein duquel une majorité d’individus partage une foi commune qui se traduit par la religion du même nom. Mais ce n’est pas tout… Un professeur de génétique moléculaire canadien, Karl Skorecki, a fait des découvertes troublantes. D’habitude, le Pr Skorecki se concentre sur les marqueurs du cancer et les thérapies anticancéreuses. Mais il est tellement passionné par son domaine qu’il a voulu appliquer la génétique à un champ original : la généalogie. C’est ainsi qu’il a découvert que 40% des Juifs ashkénazes peuvent retracer leurs origines jusqu’à quatre mères fondatrices qui ont vécu en Europe il y a un millier d’années. L’idée lui est venue en écoutant officier un rabbin séfarade : il s’est demandé ce que lui, fils unique de rescapés de la Shoah issu de la tribu des Cohen (qui constituent les prêtres dans la religion juive) avait de commun avec cet autre juif également Cohen puisque rabbin. Il s’est dit que même si leurs généalogies paternelles étaient séparées depuis au moins un millénaire, leur tradition biblique orale se référait à un ancêtre mâle commun remontant à plus de cent générations. En effet, d’après la tradition, le statut de prêtre, donc de Cohen, a été conféré à Aaron et à ses fils et est passé de père en fils depuis l’époque de l’Exode. Comme le Pr Skorecki est un scientifique et que la généalogie est en quelque sorte son outil, il a testé son hypothèse : partant du principe que si la tradition disait vrai, il a pensé qu’il trouverait chez les Cohen un marqueur génétique qui serait plus fréquent chez eux que dans l’ensemble de la population juive. La réponse est dans le chromosome Y Ce chromosome détermine le sexe masculin et consiste presque entièrement en un ADN qui passe de père en fils sans être recombiné. Cela veut dire que l’information qu’on trouve sur le chromosome Y d’un homme qui vit au XXIe siècle est grosso modo la même que celle qui figurait sur le chromosome Y de ses lointains ancêtres mâles (les exceptions étant de rares mutations). Le test du Dr Skorecki lui a permis de mettre en évidence un groupe de six marqueurs chromosomiques sur 97 des 106 Cohens qu’il a testés. Des calculs basés sur les variations des mutations ont permis de rattacher ces hommes à un ancêtre commun vivant 106 générations auparavant, c’est-à-dire il y a 3300 ans, au moment de la sortie d’Egypte. Il a aussi découvert que ces marqueurs génétiques étaient présents aussi bien chez les Cohen ashkénazes que sépharades, ce qui confirme que leur ancêtre commun vivait avant la séparation entre les deux communautés il y a plus de mille ans. Cohen, Lévy, même combat ! Le professeur Skorecki a fait d’autres découvertes grâce à la généalogie moléculaire : ses dernières études apportent des preuves génétiques de l’existence d’une origine paternelle commune à toutes les communautés juives. C’est ainsi qu’il a mis au jour une signature génétique inhabituelle, que l’on croyait originaire d’Asie centrale, chez la plupart des Lévy d’ascendance ashkénaze. D’après lui, ils descendent tous d’un homme qui a vécu il y a mille ans quelque part entre la Caspienne et la Mer Noire. On ne sait pas s’il était originaire de la région ou s’il y avait émigré, mais ce qui est sûr, c’est que l’époque et l’endroit correspondent à ceux du mythique royaume Khazar. On a retrouvé la tribu perdue La découverte la plus surprenante de Skorecki se situe en Afrique, dans la tribu Lemba. C’est une tribu – un peuple - de 70 000 membres, aujourd’hui majoritairement chrétiens, qui vit entre l’Afrique du Sud, le Mozambique, le Malawi et le Zimbabwe. Des chrétiens dont la tradition orale revendique des ancêtres juifs : les pères fondateurs auraient été des Juifs menés par un homme nommé Buba, qui serait arrivé en bateau depuis l’Afrique de l’est. Contrairement à tous leurs voisins, les Lemba respectent de nombreuses traditions juives, notamment les prescriptions de la cacherout, la circoncision et le respect d’un jour sacré par semaine. Et un nombre significatif de Lemba mâles porte des marqueurs de la même signature génétique que celle découverte chez les Cohen contemporains. La généalogie moléculaire n’est pas une science exacte Mais d’après Skorecki, elle est aussi fiable que l’archéologie ou l’étude des fossiles. En tout cas, elle apporte un éclairage inattendu sur la question « les Juifs : peuple ou religion ? » La religion n’est qu’une des composantes de ce qui constitue les Juifs en tant que peuple. Le projet d’Hitler d’exterminer « la race juive » prenait en compte les critères qui déterminent un peuple et non une religion. Ouvrons une parenthèse pour remarquer que ce sont les critères du nazisme qui ont déterminé, a contrario, ceux qui permettent de bénéficier de la Loi du retour en Israël : sera accueillie dans l’Etat juif et recevra la nationalité israélienne toute personne qui court un risque selon les critères qui ont prévalu pour l’extermination de six millions de Juifs ou de gens considérés comme tels. Toute autre personne qui souhaite acquérir la nationalité israélienne doit faire les démarches administratives qui ont cours dans tous les pays du monde. Au temps pour la loi « raciste »... Pour en revenir à la question des origines, si au sens biologique moderne, il n’existe qu’une seule race humaine, au sein de cette espèce unique, des caractéristiques communes sont déterminées par les gènes, ce que la science de 1933 n’avait même pas imaginé. Apparemment, nous sommes au début d’une recherche en paternité collective qui pourrait apporter les preuves scientifiques du récit biblique. Une perspective qui devrait réjouir aussi bien les Juifs que les chrétiens et les musulmans, non ?
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Liliane
Messika © Primo, 23-05-2011 |
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