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Thérèse Zrihen-Dvir

Regard d'un écrivain sur le Monde

28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 08:57

Marseille capitale Ici, même la vulgarité a du style

 

Publié le 28 décembre 2012 à 9:00 dans Culture - Jean-Paul Brighelli

Mots-clés :

- Dans huit jours, Marseille est donc capitale européenne de la culture…
(Applaudissements hésitants — puis courte rafale de rires — enfin, hilarité franche. Alors le bateleur, courroucé, s’avance ver le devant de la scène).
- Bande de pas-grand-chose et de Parisiens, éructe-t-il…
(La foule gronde).
- … J’adore cette ville, et vous n’y connaissez rien (les huées peu à peu s’apaisent). À vrai dire, les édiles qui font semblant de la gouverner (croyez-vous sincèrement qu’une cité qui s’est ouvertement soulevée contre le Roi-Soleil, qui n’était pas un plaisantin mais craignait si fort la cité qu’il fit construire les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas de façon à ce qu’ils puissent canonner la ville, soit « gouvernée » par qui que ce soit ?) n’y connaissent eux-mêmes pas grand-chose. D’ailleurs, dans toutes les crises qui secouent Marseille, on ne les voit guère. La grève du ramassage des ordures, en octobre 2010, fit sortir les rats, mais pas le maire ni ses conseillers — pas au point en tout cas de mettre la main à la pelle. Les représentants du Défi suisse, qui cherchaient un port un peu venté pour y faire courir la Coupe de l’America, arrivèrent à Marseille sur ces entrefaites, et s’enfuirent bien vite à Valence. Sûr que Marseille n’est pas Genève, ni Lausaaânne.

« Depuis la mort de Defferre sur un parquet trop dur et la disparition de Vigouroux dans un dernier whisky, c’est « le petit Gaudin », comme disait Gaston, qui dirige la ville d’une main plus habituée aux onctions papales et aux pince-fesses sénatoriaux qu’aux battoirs des poissardes du Quai de Rive-Neuve. Quant à ceux qui aujourd’hui mouillent leur culotte à l’idée de le remplacer, je préfère ne rien en dire : ce sont des zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont conseillers municipaux, généraux, régionaux, députés — bref, des politichiens de garde.

« Mais qu’importe aux Marseillais ? Casanova parlait déjà, au XVIIIème siècle, de leur « férocité » — d’aucuns devraient s’en souvenir avant de se présenter à leurs suffrages. Et se rappeler cette réflexion de Ian Fleming (oui, l’auteur des James Bond — c’est dans Au service secret de Sa Majesté qu’il fait de Marseille un portrait flatteur et chatoyant), selon laquelle « avec du safran, la chair humaine reste très comestible ».
(Applaudissements des cannibales de la salle — il y en a toujours plus que l’on ne pense).
« Quant à la culture… Marseille a peu de théâtre, de moins en moins de cinémas, sinon dans des centres commerciaux lointains et improbables, c’est la seule ville de France qui n’ait pas rénové son centre, ce qui a permis la lente acquisition de la Canebière et des rues adjacentes par des foules bigarrées, et elle est dans le peloton de tête des villes les plus embouteillées d’Europe (1). Devant Paris…
(Cocoricos dans le lointain — avé l’accent…)

« Alors, Marseille n’est pas forcément la ville la mieux placée pour représenter la culture européenne — d’autant qu’elle regarde surtout au Sud, vers la Corse et le Maghreb (beaucoup vers le Maghreb, depuis une trentaine d’années…). Mais elle a une culture — la sienne.
« Depuis que Protis, le chef des Phocéens (je me demande combien de Marseillais savent pourquoi on appelle l’OM le « club phocéen »), qui, de leur lointaine Asie mineure, cherchaient des comptoirs abrités du mistral, a débarqué dans la calanque qui forme aujourd’hui le Vieux-Port et séduit Gyptis, la fille du chef gaulois local, bien des cultures se sont mêlées dans cette cité — grecque, gauloise, latine, catalane, corse (ces mêmes Phocéens ont fondé en Corse la ville d’Alalia, là où se situe aujourd’hui Aleria — nous sommes cousins, qui s’en étonnera, vu le nombre d’insulaires dans la « cité phocéenne » ?) — et arabe. La Méditerranée résumée en 240km2. Sans compter que nous (j’y suis né, dans l’hôpital de la Conception où était venu mourir Rimbaud — la Nature cherche toujours à compenser…) avons des ancêtres fort lointains, qui ont laissé de leur long séjour une grotte pleine de peintures rupestres, et des grands-parents plus récents, au Néolithique, établis sur ce qui est aujourd’hui la colline Saint-Charles. Là où est aujourd’hui installée la gare du même nom, dont on sort pour descendre des escaliers calqués sur ceux d’Odessa — ceux où Eiseinstein faisait dévaler un landau dans Potemkine…
(Rumeur parmi les cinéphiles…)

« On aura compris que j’adore cette ville, si mal comprise dès que l’on dépasse la « Porte d’Aix », cet arc de triomphe avec lequel on compare ici ce que Fanny a de si précieux dans son anatomie qu’on le baise dès que l’on perd aux boules. J’adore habiter à deux pas de Saint-Victor (on m’y a baptisé, à mon grand dam, paraît-il — j’ai hurlé tout du long, me dit ma mère, et une vapeur diabolique est montée de mon front quand on m’a ondoyé), et renifler chaque jour, en passant, l’odeur exquise du Four des navettes. J’adore courir le long de la Corniche, des Catalans au David, et repérer au Vallon des Auffes, en passant, la devanture claire de Fonfon, où en attendant de cuire de la chair de politicard corrompu on sert l’une des seules vraies bouillabaisses de Marseille — qui en propose bien d’autres, tant pis si les touristes se laissent prendre aux sirènes des usines du quai de Rive-Neuve. J’adore le Panier, et sa Vieille Charité (ici, court moment d’émotion en souvenir d’un pot pris sur une terrasse de ce quartier mal famé, surplombant le port dans un soleil couchant commandé tout exprès par le maître et la maîtresse de maison — exemplaires en cela comme en toutes choses…). J’adore manger mes pizzas Chez Etienne, où l’on ne paie qu’en liquide — une idée du patron —, et mes fruits de mer chez Toinou. Ou le couscous du Femina. Ou la viande de la Côte de bœuf. Ou la cuisine exotique du Pavillon thaï. Ou…

« Bref, c’est une ville vivante, même si le métro s’arrête de rouler à 21 heures, sauf les soirs de matchs (de l’OM je ne dirai rien — mes illusions sur le foot se sont écroulées avec les tribunes de Bastia en 1992). Même si les Vélib n’y sont plus disponibles entre 11 heures du soir et 6 heures du matin — le lobby des taxis, dans cette ville, c’est quelque chose. Même si les quartiers Nord ressemblent de plus en plus à la Bosnie — dont ils ont récupéré les ustensiles…
« Quant aux souvenirs personnels… Stendhal, qui y a vécu un an (qui le sait, parmi les édiles — savent-ils d’ailleurs qui est Stendhal ? « Rouge et noir, disent-ils, c’est Toulouse, té, pas Marseille… ») se remémorait avec émotion le corps nu de sa maîtresse jouant dans les eaux claires de l’Huveaune (dont on ne voit plus rien, les rues ont heureusement depuis lurette recouvert ce qui était devenu un égout à ciel ouvert). Moi, je me souviens de chaque rue, de chaque rendez-vous, de chaque naïade aussi — et de l’archipel du Frioul. Je me rappelle un sourire gare Saint-Charles, les étreintes du lycée Thiers — quand j’y étais élève, hé, patate, pas depuis que j’y suis prof ! —, les demis de bière engloutis au Taxi-Bar, dans des époques plus héroïques que la nôtre — et aujourd’hui une autre terrasse quelque part vers la Pointe rouge. La nostalgie donne au présent son goût particulier, que je n’échangerais contre rien. Parce qu’elle est l’épice du futur.

« Et la culture dans tout ça ? Ma foi, les seules cultures qui valent la peine sont celles que l’on bâtit, au jour le jour. Après tout, une ville qui a vu, dans la même salle de classe, Marcel Pagnol et Albert Cohen n’a rien à envier à qui que ce soit. Une ville qui a enfanté la fiction de Monte-Cristo peut en remontrer à beaucoup. Sans compter Izzo et son Total Khéops, sans doute l’un des meilleurs romans noirs des années 1990.

« J’aime même les cagoles marseillaises… Ici, même la vulgarité a du style.
« Il faudrait peut-être signaler aux archontes qui feignent de nous gouverner qu’une culture ne se réduit pas à quelques commémorations prétextes à gueuletons aux frais du contribuable. Une culture, c’est vivant, ça s’emporte à la semaine de ses souliers, ça irradie — ça ne se réduit pas au pastis et à la bonne franquette, ça se chante et ça s’appelle la Marseillaise. Rien que pour ça, nous avons bien mérité de la patrie. »
(La foule, subjuguée, se tait à présent. L’orateur a un geste de la main, comme pour dire au revoir — et laisser la parole aux autres. Mais on se doute bien, en même temps, qu’il reviendra l’année prochaine — il n’est pas homme à se taire).

image : Marseille, le chantier du Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.
Flickr: Rudy Ricciotti / Roland Carta

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Published by PIMPRENELLE POURPRÉE - dans Le Causeur
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