Devant le tribunal correctionnel, Mohamed Boudjedi a besoin d’un interprète. Sauf pour le mot naïveté, répété à l’envi à la barre hier.
Enveloppé dans une djellaba grise, le recteur de la mosquée de Nanterre a défendu son « honnêteté » devant les
juges. Si on le suit, il serait trop « naïf » pour
détourner l’argent des fidèles et les subventions de la Grande Mosquée de
Paris. Mais le prévenu n’est pas convaincant. Figure de l’islam des Hauts-de-Seine depuis trente ans, cumulant
les casquettes de mufti, imam et recteur de la mosquée de Nanterre, Mohamed Boudjedi était jugé hier pour « abus de confiance » et « blanchiment de fraude fiscale ». En plus des 240000 € de
revenus non déclarés au fisc en trois ans, de 2006 à 2008, il s’est octroyé au moins 20000 € des dons des fidèles et a déposé sur son compte personnel plus de 26000 € de subventions versées
par la Grande Mosquée. « C’est mon salaire d’imam », justifie l’intéressé. Sauf que ni lui ni aucun imam n’est rémunéré, a assuré la Grande Mosquée.
Président de
l’Association islamique des religieux de Nanterre (AIRN), Boudjedi a confondu la subvention mensuelle de la Grande Mosquée, de 762 €, versée depuis 1997 pour « aider au bon fonctionnement
des activités cultuelles », avec un prétendu salaire. Qu’à cela ne tienne, le recteur campe sur sa défense. Le chèque de 762 € étant libellé à l’ordre de l’AIRN mais suivi de son nom,
Boudjedi l’a aisément, et pendant des années, déposé sur son compte personnel. Pour autant, la valse des virements, chèques et dépôts d’espèces a fini par alerter la banque.
En mars 2008, la BNP fait part de ses soupçons à Tracfin, la cellule antiblanchiment de Bercy, qui isole 98000 € de transferts douteux sur les comptes de Boudjedi entre septembre 2006 et
décembre 2007. Il a déposé 42000 € de chèques, 35000 € d’espèces, et 20000 € de virements. La brigade financière confirmera largement les soupçons de Bercy. « Vous déclarez 1200 € de
revenus mensuels
(NDLR : composés des dons de fidèles et de la fameuse subvention), avez 8 enfants à charge et vous avez 70000 € d’épargne. Comment est-ce possible? » interroge la
présidente du tribunal, Fabienne Siredey-Garnier. « Trente ans d’économies », défendra l’avocate de Mohamed Boudjedi. Et de gratifications des fidèles pour les « conseils psychologiques »
du cheikh, également « médiateur de la famille », selon l’avocate. Sans compter les cours d’arabe, dispensés par lui-même et ses enfants. « On peut refaire les comptes dans tous les sens,
cela ne tient pas », assène Sophie Lacote, procureur à l’audience. Président de l’association et imam, et parce qu’il « ne fait pas confiance à autrui » comme il l’explique lui-même, M.
Boudjedi a « concentré les pouvoirs », était « le seul à avoir la signature » du compte de l’AIRN, et « n’a pas différencié ses finances personnelles et la cause qu’il sert », a argumenté
la magistrate pour requérir dix-huit mois de prison avec sursis et 75000 € d’amende à l’encontre de l’imam. Le jugement sera rendu le 12 juin.