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Il ne reste que sept juifs à la Canée, la plus belle des grandes villes de Crète. Même si ce chiffre est un des symboles de la tradition juive, ce n’est
plus assez pour faire un minyian.
Cela n’a pas empêché quatre antisémites, un
Américain, un Grec et deux Anglais d’incendier par deux fois, les 5 et 16 janvier 2010, la petite synagogue Etz Hayyim et d’y brûler plus de 2500 livres rares du XVIe siècle. Aujourd’hui,
la Grèce ne compte plus guère que 5500 juifs répartis principalement entre Athènes, Larissa et Thessalonique.
Les autres, en nombre très
restreint habitent encore quelques villes moyennes ou sur de petites îles…Le personnage historique le plus emblématique de la communauté de Thessalonique, jadis Salonique, décimée
pendant la guerre reste le Rabbin Zvi Koretz dont Michèle Kahn, dans son dernier livre 1, nous raconte le destin tragique qui l’a lié avec les 50 000 membres de sa communauté.
Ce livre est plus qu’un roman, car l’auteur l’a étayé des documents historiques nécessaires pour comprendre la personnalité d’un rabbin soumis aux pressions exercées par l’occupant nazi,
alors qu’il croyait sauvegarder la majorité de sa communauté.
Salonique : ville juive.
La rencontre entre ce rabbin ashkénaze et la population
séfarade de la ville a lieu en 1934. Zvi Koretz, vient de Berlin avec sa femme et son enfant.
Il ne fuit pas encore les attaques antisémites des nazis
mais il s’aperçoit bientôt qu’il ne pourra plus revenir en sa ville d’adoption puisqu’il est d’origine polonaise. Il ne croit pas encore à la solution finale, ni au fait que même à
Salonique, sous le soleil souriant de la Grèce et face à une mer toujours bleue, il risque autant que ses coreligionnaires d’une Europe qui peu à peu s’enfonce dans la
barbarie.
Pour le moment, il attend son intronisation comme grand
rabbin de Salonique, le 18 mai 1934, seulement quatorze jours avant ses quarante ans…
Bien vite, lui qui parle déjà plusieurs langues dont celle
de ses futurs bourreaux, il apprend le Ladino, ce savoureux mélange d’hébreu et de Castillan que parlent les juifs saloniciens.
Pour la plupart arrivés d’Espagne en 1492 et accueillis en
cette ville par le Sultan Bayezid II. Ils s’y épanouiront tellement que bientôt, nous rappelle Michèle Kahn, Salonique deviendra la Jérusalem des Balkans.
Salonique : ville nazie
Tout bascule le 6 avril 1941 quand les Allemands traversent
la Bulgarie qui n’est qu’à cent kilomètres de la frontière pour envahir la Grèce. Le roi Georges II doit d’abord s’exiler en Crète avant de se réfugier au Caire puis à
Londres.
Zvi Koretz est dans la tourmente. Pourtant, à la fin de
l’expiration de son contrat en 1938, sa femme Gita l’avait supplié de partir en Palestine, mais il avait renouvelé son poste à Salonique, peut-être pour le prestige, ou pour l’amour de sa
communauté suggère Michèle Khan.
En 1941, il est emprisonné à Athènes, puis à Vienne et
retourne enfin, si l’on peut dire, à Salonique où il rejoint sa femme, ses deux enfants Léo, Lili, et une communauté de près de 50 000 âmes.
Communauté terrorisée par les mesures antisémites, par les
vexations des nazis et des Grecs qui rient à chacune des humiliations subies en place publique par les juifs de Salonique. Elu à la tête de sa communauté, le rabbin qui parle allemand est
obligé d’organiser sa survie pour certains ou de la conduire à la mort pour d’autres.
Contre son gré, mais aussi parce qu’il est obéissant et
respecte sa parole, il doit répondre aux ordres des nazis, Aloïs Brunner et Wisliceny parmi les plus terribles. C’est ainsi qu’il dresse la liste des juifs de Salonique, que les Allemands
connaissaient déjà, qu’il organise leur regroupement dans les quartiers de la ville devenus des ghettos ; puis, toujours sous la pression nazie, il demande aux juifs de payer une énorme
rançon, jusqu’à la destruction de l’ancien cimetière (nous sommes en 1943), car les Allemands ont besoin de l’emplacement.
Michèle Khan nous décrit alors combien Zvi Koretz à l’égal
des Judenräte était victime de la perversité des nazis. L’expression n’est pas gratuite ! Quoi de plus jouissif pour les nazis que de faire administrer la déportation des juifs par
d’autres juifs (le premier convoi part le 15 mars 1943. Il y en aura 19, jusqu’au 10 août 1943 )… Michèle Kahn pose les bonnes questions.
Mais que pouvait faire le rabbin ?
Lui, croyait sauver des vies, la sienne peut-être et celle
de ses proches, mais aussi celle de sa communauté. Son sort et sa naïveté rejoignaient celui des membres des Judenäate d’autres communautés et ghettos d’Europe. Il les rejoindra aussi
dans la mort. Mais que pouvait-il faire se demande-t-on ?
Collaborer, comme on le lui a reproché après la guerre,
alors que lui comme tant d’autres ne croyaient pas à l’extermination de son peuple ? Ils n’y croyaient pas ou ils ne voulaient pas le croire ! Qui le sait ? Que pouvait-il faire ? sinon,
négocier encore et encore avec les nazis, un jour de plus pour une vie en plus.
Alerter les autorités grecques qui voulaient bien le
soutenir, mais qui ne pouvaient rien contre la détermination exterminatrice allemande.
Rabbin bien sûr, très croyant évidemment, il pouvait aussi, prier, prier pour sa communauté au bord du gouffre de la mort lente dans le ghetto ou planifiée par les déportations massives
vers Auschwitz et Treblinka pour une vie meilleure, une vie de travail leur disaient les nazis…Et ils les croyaient…
Comme ils ont cru à la proposition allemande de créer une «
république juive » autonome dans le ghetto nouvellement constitué. Encore une perversité de leur part. Mais encore une fois, qui pouvait croire à une telle mort, à un tel massacre ? ce
que souligne justement Michèle Kahn au long de ce roman historique où elle souligne les hésitations, les égarements, qu’on ne lui pardonnera pas, mais surtout le terrible dilemme du
rabbin.
Qui pouvait y croire ?
Surtout pas les juifs grecs, ces juifs du soleil, ces juifs des petits cafés pris aux terrasses en plein été, ces juifs de la vie nonchalante et généreuse, ces juifs dont certains
portaient encore sur eux la noblesse des juifs espagnols, leur érudition, alors que d’autres après des siècles et des siècles d’exil étaient devenus mendiants et misérables.
Pourtant, gens aisés ou pauvres gens, ce seront eux qui
seront affectés aux Sonderkommandos des chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau, témoin Shlomo Venezia 2, l’un des très rares survivants de ces malheureux « kommandos ».
Zvi Koretz finit par désobéir aux nazis. Il outrepasse
leurs ordres et s’adresse à plus haut qu’eux, et obtient une audience du premier ministre grec Ioànis Rallis, mais sans résultat. Nous sommes en avril 1943. Il devra mourir pour cela,
mais dans l’esprit de Brunner et de Wisliceny, il est déjà mort depuis longtemps. Ils se servent seulement de lui et de sa « docilité ».
Qui « croyait aux vertus de l’obéissance aveugle 3 » écrit
Raul Hilberg, citant Cecil Roth. Le 2 août 1943, avec les derniers notables juifs de Salonique, il se retrouve dans un train direction Bergen-Belsen puis dans un autre convoi qui erre à
travers les villes dévastées dans une Allemagne enfin anéantie et agonisante sous les canons russes et alliés.
Le 3 juin 1945, il termine sa vie, en une curieuse boucle,
puisqu’il meurt le lendemain de ses cinquante-et-un ans, puisque Trobïtz n’est pas loin de Dresde en Allemagne d’où, il était venu à Salonique. Trobïtz où depuis, il repose dans la
cimetière juif, mais pas tout à fait en paix…
Mourir, mais pas en paix…
L’histoire quand elle se fait à chaud se déroule souvent
dans la passion et dans la haine Ce n’est pas tout précise Michèle Kahn. Le 2 juillet 1946, en Grèce, on fera son procès posthume, celui de sa femme et de ses enfants pour collaboration.
Eux avaient immigré en Palestine en juillet 1946. Cinquante cinq autres personnes étaient aussi visées.
Au total, Raul Hilberg écrit que 43850 juifs de Salonique +
2134 des environs de la ville et de la zone Est-Egée jusqu’à la frontière turque ont été déportés 4 . Michèle Kahn précise que les Saloniciens survivants, au nombre de 1700 qui revinrent
à Salonique et qui ont vu anéantir pratiquement toute leur communauté en veulent encore au Rabbin Zvi Koretz.
Puissent les historiens redonner au rabbin Zvi Koretz de
Salonique, qui a vécu pour le meilleur et pour le pire de sa communauté, la justice qu’il mérite, justice divine aussi, semble conclure Michèle Kahn dans cet émouvant roman historique
afin, écrit-elle « qu’il puisse fermer les yeux en paix 5 ».
Jean-Marc Alcalay-
Primo
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